Une étude qui montre que toutes les femmes seraient un peu bi ?

Une étude récente, publiée le 12 janvier 2018, étudie la réponse à des images érotiques des femmes hétérosexuelles, bisexuelles et lesbiennes. Voici les références de l’étude en question :

Neural Correlates of Sexual Orientation in Heterosexual, Bisexual, and Homosexual Women

Adam Safron, Victoria Klimaj, David Sylva, A. M. Rosenthal, Meng Li, Martin Walter & J. Michael Bailey

Scientific Reports volume
 8, Article number: 673 (2018)

doi:10.1038/s41598-017-18372-0

https://www.nature.com/articles/s41598-017-18372-0 

 

Ce qu’on m’a dit en premier lieu de cette étude, c’est que les réponses des femmes hétérosexuelles et bisexuelles face aux images érotiques ne différeraient pas significativement. Premièrement ce n’est pas ce que dit l’étude, ce me semble être tout au plus un résumé simpliste. Deuxièmement, il est tentant pour bon nombre de gens de sauter sur des interprétations hâtives : cela signifierait donc que toutes les femmes seraient un peu bi (sauf les lesbiennes qui elles avaient une réponse plus spécifiquement tournée vers l’érotique féminine). Un résumé simpliste, qui plus est simpliste-ment interprété. Vous aussi, vous êtes en train de grincer des dents ? Allons donc à la source ensemble pour essayer de démêler cette affaire.

 

INTRODUCTION : un article qui traite de la réponse à un stimuli érotique et ne permet pas de redéfinir l’orientation sexuelle des participantes

 

Dès l’introduction, l’article scientifique annonce la couleur : des études précédentes ont montré que « contrairement aux hommes, les femmes ont tendance à montrer des degrés similaires d’excitation face à des stimuli érotiques dépeignant n’importe quel sexe ». Il est donc important de noter en premier lieu qu’apprécier des images à caractère érotique ou pornographique n’implique en aucun cas un lien direct à l’orientation sexuelle, puisqu’il n’y a pas nécessairement d’attirance réelle envers les personnes elles-mêmes – ce qui explique que certaines personnes asexuelles apprécient le porno, mais j’y reviendrai. Or, rappelons qu’être bisexuelle, c’est être attirée par deux genres ou plus. Ce n’est pas ce qui semble être directement évalué ici.

L’introduction continue en nous expliquant que dans la littérature scientifique « les pattern d’excitation des femmes homosexuelles sont plus catégoriquement spécifiques que ceux des femmes hétérosexuelles. » Fort bien. « Le fait que les pattern d’excitation chez les femmes soient moins catégoriquement spécifiques que les hommes a été interprété comme un potentiel contributeur dans les différences genrées de ‘plasticité érotique’, que Baumeister définit comme ‘la façon dont le désir sexuel est façonné par des facteurs sociaux, culturels et situationnels’. » Ca ne parle toujours pas directement d’orientation sexuelle.

Quelques lignes plus loin, l’article clarifie même ceci : « Nous ne souhaitons pas impliquer que les femmes hétérosexuelles sont confuses ou en déni par rapport à leur « réelles préférences » ; plutôt, la recherche d’explications sur pourquoi les femmes hétérosexuelles montrent des pattern d’excitation non-hétérosexuels en laboratoire. L’implication des patterns d’excitation non spécifiques des femmes par rapport à leur orientation sexuelle est difficile à interpréter. (…) Si les patterns d’excitation des femmes hétérosexuelles et bisexuelles sont similaires, la question reste de savoir ce qui distingue les deux groupes. » Le cadre est donc posé, il ne s’agira pas de dire que les femmes hétéro sont un peu bi. 

Si les pattern d’excitation semblent être similaires entre les femmes bi et hétéro, alors qu’est-ce qui distingue les deux ? Plusieurs hypothèses sont annoncées en tête d’article :

– « les femmes bisexuelles tendent à avoir plus de motivation sexuelle, ce qui augmente leur probabilité d’explorer leur capacité à être attirée par les deux sexes »

– « les femmes bisexuelles pourraient avoir plus conscience que les femmes hétéro de leur excitation non spécifique »

– « les femmes bisexuelles pourraient être plus susceptibles que les femmes hétérosexuelles d’interpréter leur état d’excitation non spécifique en des termes sexuels ou romantiques ».

Cette dernière hypothèse me paraît intéressante. Car en effet, l’étude n’évalue pas le désir de réellement participer aux activités érotiques présentées avec des femmes, ou bien le désir d’une relation émotionnelle, intime, romantique. Comme je l’ai mentionné précédemment, apprécier des images à caractère érotique n’implique pas une attirance envers les personnes impliquées avec un désir se transposant dans la réalité. Nombreuses sont les femmes asexuelles qui ont des fantasmes et apprécient le porno, voire participent à des activités sexuelles, sans pour autant être attirées par les personnes impliquées. On peut en effet participer au sexe sans attirance pour son/ses partenaire(s) : le sexe peut être simplement quelque chose de physiquement agréable, on peut avoir envie de faire plaisir à son/ses partenaire(s), il peut y avoir un but reproductif, ou le besoin de répondre à une libido qui se manifeste même en l’absence de désir pour autrui, etc. Il est donc tout à fait dommage que l’étude ne comporte pas d’échantillon de femmes asexuelles et aromantiques (puisque l’étude ne prend pas en compte le modèle des attirances séparées, il semble plus prudent de prendre des femmes à la fois asexuelles et aromantiques pour avoir des interprétations le moins biaisées possibles). On peut supposer qu’il y aurait eu deux groupes d’asexuelles : celles qui n’ont pas de réponse aux stimuli érotiques et celles qui en ont une.

Une dernière hypothèse avance l’idée que « il est aussi possible que les femmes bisexuelles montrent des pattern d’excitation différents que ceux observés chez les femmes hétérosexuelles. En cohérence avec cette possibilité, des études récentes montrent que les femmes avec des intérêts bisexuels tendent à être plus excitées par des stimuli érotiques féminins que masculins ». C’est une des hypothèses que l’article va explorer en utilisant des images IRM – la première étude avec de telles images à inclure des femmes bisexuelles.

 

MÉTHODES

 

L’orientation sexuelle des participantes est évaluée grâce à l’auto-identification et l’échelle de Kinsey. Il y avait dans cette expérience 26 femmes hétérosexuelles, 26 femmes bisexuelles et 24 femmes lesbiennes de 21 à 46 ans. Les femmes bisexuelles devaient avoir eu au moins deux partenaires sexuel-les et un-e partenaire romantique de chaque sexe et chaque relation devait avoir duré au moins trois mois ! Ou comment déjà biaiser l’étude en ne choisissant qu’une partie de la population bisexuelle. La bisexualité c’est l’attirance pour plusieurs genres, et l’on est pas moins bisexuel-le que l’on ait eu ou pas des relations avec plus d’un genre. Intéressant de constater que les femmes hétéro et lesbiennes de l’étude n’aient pas été soumises à des choix de sélection aussi restrictifs, on nous signale simplement qu’elles se trouvaient correspondre aussi à ses critères par rapport à leur « sexe préféré ».

L’étude se base sur des images fIRM du « système de récompense » (liée à la dopamine, en gros) et mesure la réponse des femmes face à des images érotiques (photos et vidéos). L’étude comporte également un test sur la réponse du cerveau entier, en plus des tests focalisés sur la région citée précédemment.

Les photos montrées représentaient soit un homme nu, soit une femme nue, soit un couple d’hommes ou un couple de femmes dans une activité sexuelle.

Les vidéos montraient des femmes se masturbant ou des hommes se masturbant.

Les participantes notaient également les photos et vidéos en fonction de leurs préférences subjectives.

 

RÉSUTATS

 

Comparaisons entre les groupes :

– Lesbiennes vs non-lesbiennes : les femmes lesbiennes montrent une plus grande préférence pour les images de femmes que les femmes non-lesbiennes.

– Hétérosexuelles vs bisexuelles : une seule différence significative a été trouvée ; dans les notes qu’elles ont attribué, les femmes bisexuelles ont une plus forte préférence pour les vidéos de femmes que les femmes hétérosexuelles mais il n’y a pas de différences dans les images IRM.

Comparaisons à l’intérieur des groupes des réponses aux stimuli féminins et masculins :

– Les femmes hétérosexuelles n’ont pas de préférence significative basée sur le genre des stimuli

– Les femmes bisexuelles n’ont pas de préférence significative basée sur le genre des stimuli

–  Les femmes lesbiennes préfèrent significativement les images de femmes

Comparaisons des réponses aux stimuli féminins et masculins du cerveau entier :

Pour les réponses aux photos, les femmes hétérosexuelles montrent une plus grande activité face aux stimuli féminins dans certaines régions, de même que les femmes bisexuelles. Mais ces dernières montrent une plus grande activité face aux stimuli masculins dans d’autres régions, ce qui peut paraître surprenant puisque les femmes hétérosexuelles n’ont pas eu une telle réponse. Les femmes lesbiennes montrent une activité plus intense face aux stimuli féminins.

La réponse aux vidéos diffère selon les orientations des femmes. Encore une fois, les activations vis-à-vis des stimuli masculins sont plus robustes chez les femmes bisexuelles que chez les autres. 

 

DISCUSSION

 

Bien que les pattern de réponses du cerveau entier aient montré une préférence pour les stimuli féminins dans certaines régions à la fois pour les femmes hétérosexuelles et les femmes bisexuelles, les femmes bisexuelles avaient une réponse plus large ce qui pourrait expliquer les différences d’orientation entre les deux groupes. 

Le fait que les femmes bisexuelles montrent une activité face aux stimuli masculins dans certaines régions du cerveau qui n’est pas montrée par les femmes hétérosexuelles prouve que « cela serait grandement simpliste de dire que les femmes bisexuelles sont similaires aux femmes hétérosexuelles mais en y ajoutant un intérêt gynéphile ». Autrement dit, la bisexualité est une orientation à part entière qui suppose une réponse spécifique et non pas la simple somme de l’homosexualité et l’hétérosexualité ! « Les femmes bisexuelles semblent avoir plutôt des réponses plus importante à la fois aux hommes et aux femmes selon les endroits du cerveau considéré » nous dit l’étude. « Possiblement, ces activations pourraient être reliées à un traitement plus complexe de la motivation sexuelle chez les femmes bisexuelles ».

L’observation d’une réponse qui semble similaire en apparence chez les femmes hétérosexuelle et bisexuelle sur certains tests peut en fait se traduire par un degré d’abstraction et de mentalisation plus complexe chez les femmes bisexuelles. Ce qui expliquerait qu’elles préfèrent les vidéos de femmes par rapport aux hétéros et qu’elles les aient donc mieux noté.

 

QUE RETENIR DE CETTE ÉTUDE ?

 

On m’avait présenté cette étude comme prouvant que toutes les femmes étaient un peu bi. Je me doutais qu’en allant à la source je trouverai que c’est une interprétation simpliste, ne serait-ce que par le simple fait qu’il n’y a pas nécessairement de lien direct entre la réponse à un stimuli érotique et l’orientation sexuelle – rappelons la capacité de certaines personnes asexuelles à être excitée par des fantasmes ou des images pornographiques. Et heureusement qu’il n’est pas possible de déduire l’orientation de quelqu’un avec de simples images IRM ! Imaginez les dérives possibles !

Plus que simpliste, j’ai en réalité constaté que c’est une interprétation erronée. Oui, l’étude trouve effectivement que pour les tests IRM les réponses des femmes hétérosexuelles aux stimuli féminins semblent similaires à celles des femmes bisexuelles, mais les résultats des tests sur le cerveau entier nous montrent une réponse plus complexe de la part des femmes bisexuelles, qui notent elles-mêmes mieux les stimuli féminin que les femmes hétéro. Les femmes bisexuelles ont même un traitement différent de la réponse aux stimuli masculins par rapport aux femmes hétérosexuelles, ce qui va dans le sens que la bisexualité est sa propre orientation impliquant une réponse spécifique et n’est pas réduisible à la simple somme de l’homosexualité et l’hétérosexualité.

Au delà des aspects scientifiques, il est nécessaire de constater le simple fait que si des femmes s’identifient fermement comme hétéro et d’autres fermement comme bisexuelles, c’est qu’il y a une raison et donc bien une différence. Il ne s’agit pas de simplement jouer sur les mots. Il y a réellement des femmes hétéro qui n’ont aucune envie d’entrer en relation avec une femme de quelque manière que ce soit (physique et/ou émotionnelle). Il n’y a alors nullement besoin d’images IRM pour constater qu’il y a une différence entre les femmes bi et les femmes hétéro. L’auto-identification suffit amplement. Dire que toutes les femmes seraient « un peu bi » a pour résultat de nier l’orientation des femmes bisexuelles : c’est biphobe.

On peut également s’interroger sur des biais culturels pouvant expliquer la réponse aux stimuli féminins des femmes hétérosexuelles. Les femmes sont constamment valorisées sur leur beauté, leur apparence physique et sont amenées à percevoir les autres femmes à travers ce prisme visuel, pouvant expliquer une plus grande sensibilité à l’attirance esthétique envers les femmes que les hommes envers les hommes. Les femmes sont également hypersexualisées, ce qui pourrait expliquer une plus grande sensibilité à l’érotique féminine. On sait aussi que les relations entre femmes sont fétichisées et vues à travers le désir masculin, situation dans laquelle peuvent se projeter les femmes hétéro. Enfin, l’expérimentation féminine est plus acceptée que l’expérimentation masculine, notamment parce que les relations entre femmes sont vues comme « ne comptant pas » à cause de l’absence de pénis pénétrant (ce qui est aussi transphobe bien évidemment). Si la situation était symétrique pour les hommes, peut-être que l’on observerait le même genre de réponse pour les hommes hétérosexuels. Le poids des conventions sociales ne permet donc pas de conclure que les femmes et les hommes sont « câblés différemment » par nature à ce sujet. 

 

Pour conclure, si une personne affirme qu’il existe une étude prouvant que toutes les femmes sont un peu bi : non. 

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