L’euphorie de genre

Je voudrais aujourd’hui écrire un article très court et sans grands discours, mais important, sur l’euphorie de genre. En effet, on parle très souvent de la dysphorie de genre que ressentent beaucoup de personnes trans mais on parle beaucoup moins, voire pas, de l’euphorie de genre. C’est en quelque sorte le contraire de la dysphorie de genre.

La dysphorie de genre, c’est un sentiment d’inconfort ou de détresse qui peut résulter d’avoir été assigné au mauvais genre à la naissance – cet inconfort ou cette détresse peuvent toucher des aspects divers (corporels et/ou sociaux) et être d’intensités diverses (être peu présents ou au contraire nous empêcher de fonctionner au quotidien, les manifestations de la dysphorie peuvent aussi fluctuer dans le temps). Une façon efficace de soulager la dysphorie est d’être respecté-e dans son genre par autrui et de transitionner (ce qui peut impliquer les éléments suivants : coming-out, prénom, pronoms, vêtements, épilation laser, hormones, chirurgies, etc.)

L’euphorie de genre, elle, est un sentiment de bien-être ou de confort lié au fait d’être respecté-e dans son genre ou d’être capable d’exprimer son genre comme on en a besoin (qui comme la dysphorie de genre peut être d’intensité variable, concerner divers éléments et fluctuer dans le temps). Par exemple, on peut ressentir de l’euphorie de genre lorsqu’on met un vêtement qui nous correspond – alors attention, les vêtements en soi ne font pas le genre et chacun-e s’habille comme iel veut, mais ce que je veux dire c’est que beaucoup de personnes transgenres ressentent le besoin d’exprimer leur genre d’une certaine façon à travers les vêtements, qui portent une connotation sociale genrée. On peut également ressentir de l’euphorie de genre quand quelqu’un utilise les bons pronoms, ou face à une nouvelle coupe de cheveux, en enfilant son binder et en constatant son torse plat dans le miroir, etc.

Personnellement, je ressens souvent de l’euphorie de genre en voyant ou en entendant mon prénom. J’ai ce moment de pleine conscience où je me dis « ah, j’ai bien choisi, il est beau ce prénom, puis je me sens bien avec. » Parfois j’ai même une fraction de seconde au préalable où je me dis « ah mais oui, c’est vrai que c’est mon prénom ça maintenant » (c’est une question d’habitude, même encore 2 ans après que j’aie commencé à l’utiliser « à temps plein »). Et ce moment de pleine conscience où je me sens bien grâce à mon prénom, une personne cisgenre ne le vivra pas – certaines personnes cis changent de prénom et peuvent avoir une expérience similaire, mais je pense que ça sera quand même différent car ce n’est pas lié à une histoire de genre, ça sera une « euphorie de prénom » mais pas une « euphorie de genre » en soi, puisque la raison pour laquelle je me sens bien avec mon prénom c’est parce qu’il reflète la façon dont j’ai besoin d’exprimer mon genre non-binaire, dont j’ai besoin d’être perçu par les autres en terme de genre (le prénom ne fait pas le genre mais les prénoms portent des connotations genrées et jouent sur la perception d’autrui).

Je ressens aussi cette euphorie de genre quand je m’habille d’une façon qui correspond vraiment à ce que j’avais en tête, et que ça me permet d’exprimer mon genre comme je le veux. Je me regarde dans le miroir et je me sens bien, en confiance, confortable avec moi-même.

Je ressens de l’euphorie de genre quand j’enfile mon binder et que je regarde mon torse tout plat sous un tee-shirt dans le miroir.

 Je ressens de l’euphorie de genre quand on utilise les bons pronoms et accords. En particulier sur des termes très genrés, comme « beau, mignon ». Parce que ce sont des termes qui sont attachés à des standards de beauté cisnormés. Un homme est beau selon la société parce qu’il correspond à l’idée qu’elle se fait d’un homme (donc des critères cissexistes et aussi d’autres critères venant d’autres oppressions – racisme, grossophobie, validisme). Donc si on me genre bien (au masculin) pour complimenter mon apparence alors qu’elle ne correspond pas du tout à ces standards de beauté masculins cisnormés, ça veut dire que la personne qui me complimente se détache de dits standards qui pèsent si lourds sur ma dysphorie. Donc c’est génial, je me sens trop bien quand ça arrive.

C’est vrai que dans le vécu trans, la dysphorie peut être plus prépondérante, surtout avant transition, sachant que l’on vit dans un monde profondément transphobes ; cela limite forcément les occasions de ressentir de l’euphorie de genre. Mais il me semble que cette notion est pourtant très importante à aborder pour plusieurs raisons.

Premièrement, il est nécessaire de dépasser cette vision purement négative de la transidentité. Etre trans c’est pas que du négatif pour l’ensemble des personnes trans, être trans n’est pas intrinsèquement négatif ni horrible. La transphobie est un facteur majeur qui rend cela difficile à vivre. Notons tout de même que sortir d’une vision négative de la transidentité ne passe pas uniquement par « contrebalancer » avec du positif ; les personnes cis n’évaluent pas la « qualité » de leur vécu cis après tout, elles existent juste. On peut donc se contenter d’exister en tant que personnes trans. Mais ça reste quand même également important à mon sens d’identifier des moments où on se sent bien par rapport à notre transidentité et de les valoriser.

Deuxièmement, je pense que parler de l’euphorie de genre – et pas uniquement de la dysphorie – est aussi une façon de faire comprendre aux personnes cis toute l’importance de nous respecter dans nos genres. « Tu vois, je me sens vraiment bien quand on me parle au masculin, mais mal quand on me parle au féminin » c’est un moyen de parler d’euphorie de genre (ainsi que de dysphorie) par exemple et de communiquer notre vécu aux personnes cis de notre entourage pour leur permettre de comprendre la nécessité de bien nous genrer pour notre bien-être.

Troisièmement, il est important de rappeler que toutes les personnes trans ne vivent pas de dysphorie et sont légitimes dans leur identité ; l’euphorie de genre peut alors être quelque chose qu’elles ressentent et font partie du vécu trans. Par exemple, un mec trans peut être assez indifférent au fait qu’on le genre au féminin, mais se sentir carrément bien avec le masculin et donc demander à être genré au masculin. C’est parfaitement légitime comme vécu. Notons également que certaines personnes découvrent leur transidentité à travers l’euphorie plutôt que la dysphorie. Une personne peut en effet ne pas ressentir de dysphorie liée à ses pronoms assignés par exemple, mais entendre parler de transidentité, sentir que ça lui parle, essayer d’autres pronoms et se sentir super bien avec. Il y a plein de situations différentes possibles où une personne découvre sa transidentité via l’euphorie de genre en fait. Il est donc important de prendre en compte la pluralité des vécus trans, et de considérer l’euphorie de genre comme un vécu faisant intrinsèquement partie de notre communauté tout comme peuvent l’être la dysphorie, la transition, etc. – attention, cela ne veut pas dire que toutes les personnes trans vivent ces choses, cela veut juste dire que c’est un vécu spécifiquement partagé par au moins certaines personnes trans et que les personnes cis ne vivent pas. L’euphorie de genre est donc une notion qui devrait faire pleinement partie de la construction de notre communauté – qui est une entité dynamique et en constante évolution.

Bref, voilà je ne sais pas si j’ai réussi à faire très court et sans grands discours ahah. En tout cas, ça serait cool que l’on échange dans les commentaires sur l’euphorie, si vous la ressentez parfois, dans quelles conditions, etc. 🙂

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7 commentaires sur “L’euphorie de genre

  1. Merci, mille merci pour ce blog et surtout pour cet article. J’avais l’impression d’être fou, d’être le seul a ressentir une joie aussi immense à être enfin genré correctement ! Les autres trans que je fréquente rapportent plus un soulagement de leur dysphorie qu’une euphorie, ça fait plaisir de te lire.
    En fait, rien qu’écrire ce mot au masculin me réjouis tellement… (non-binaire assigné femme, je suis sorti du placard il y a peu, j’ai l’impression qu’il va me falloir du temps pour trouver ça juste normal… mais c’est pas désagréable de se sentir super heureux, enfin !)

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  2. Je me suis toujours considéré·e comme une fille cis et ça ne fait que très peu de temps que j’ai commencé à remettre cela en question. Du coup je me suis vraiment demandé si c’était légitime / ça valait la peine de transitionner vu que ça m’a jamais particulièrement dérangé·e d’être genré·e au féminin. Mais l’autre jour, en écrivant dans mon cahier spécialement dédié à l’exploration de mon genre, je me suis genré·e au neutre pratiquement sans le faire exprès, alors que je n’envisageais même pas ces accords, et j’ai trouvé ça génial ! Je me genre au neutre et je souris comme un·e gamin·e en regardant les mots (c’est ce que je fais à l’instant) ! Et malgré tout, le féminin ne me fait pas me sentir mal.
    Je ne connais pas encore mon genre, mais je ressens une joie intense à l’explorer, peu importe ce que je trouverai à la fin. C’est comme si j’étais au milieu d’une infinité d’étoiles. D’ailleurs ça affecte positivement mes troubles anxieux et dépressifs. Alors c’est sûr, je ne ressens strictement aucune dysphorie, mais merci à toutes ces personnes de l’Internet qui me donnent de la légitimité pour continuer à explorer les étoiles et peut-être un jour trouver celle qui me correspond.

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  3. Moi je suis un peut perdu en se moment j’aime bien lors que l’on m’appelle jeune homme mais je ne suis pas dérangé si on m’appelle jeune fille . je support assez mal la vu de ma poitrines nu mais caché sous des vêtements , je m’e fiche pas mal .

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  4. Merci beaucoup pour ce texte. Je suis une femme vis qui est de plus en plus renseignée et qui essaie de transmettre de l’information à ses proches et collègues. Donc votre témoignage m’aide.

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