Asexualité/aromantisme : orientations ou modificateurs ?

L’asexualité est l’absence d’attirance sexuelle et l’aromantisme est l’absence d’attirance romantique. Ces deux notions existent sur des spectres, c’est-à-dire que certaines personnes peuvent avoir des attirances rares ou dans certaines conditions : on parle alors d’asexualité grise et d’aromantisme gris (gray en anglais).

Lorsqu’on évoque ces sujets, il y a deux écoles : certaines personnes pensent que l’asexualité et l’aromantisme sont des orientations à part entière alors que d’autres pensent que ce sont des modificateurs d’autres orientations (hétéro, gay, bi), c’est-à-dire qu’ils ne feraient que préciser les modalités de l’attirance envers un groupe de genre(s). Mais quel modèle est-il le plus pertinent à utiliser ?

 

  1. Deux modèles imparfaits

Tout d’abord, détaillons un peu plus ce qu’implique chacun des modèles.

Dans le modèle d’orientation, on considère que l’asexualité et l’aromantisme sont des orientations à part entière. On peut alors distinguer quatre grandes catégories d’orientations définies en fonction du/des genre(s) qui nous attire(nt) :

  • hétéro: l’attirance pour le genre « opposé » ;
  • gay : l’attirance pour le même genre ;
  • bi+ : l’attirance pour plusieurs genres (incluant diverses orientations telles que bi, pan, queer et que je vais désigner dans cet article sous le terme « bi+ » pour faire plus court) ;
  • asexuel-le/aromantique : l’attirance pour aucun genre.

 

Notons que dans le cadre du modèle des attirances séparées où l’on précise deux orientations, d’une part une orientation sexuelle et d’autre part une orientation romantique, on peut donc être dans deux catégories différentes à la fois. Par exemple, « attirance sexuelle pour aucun genre » (asexuel) + « attirance romantique pour plusieurs genres » (biromantique). Il est nécessaire de faire coexister ce modèle d’orientations avec celui des attirances séparées si on veut prendre en compte les personnes variorientées (dont l’attirance ou l’absence d’attirance sexuelle et romantique ne correspondent pas).

On remarque que ce modèle de quatre groupements d’orientations ne prend pas bien en compte les personnes qui seraient dans le cas de l’asexualité ou l’aromantisme gris puisqu’il n’y a pas réellement de place pour les spectres. Etre attirée par certains genres placerait la personne automatiquement dans l’une des trois premières catégories et hors de la catégorie asexuelle/aromantique, même si l’attirance est rare. Alors qu’en pratique, une personne grise aura souvent une orientation combinée précisant à la fois l’asexualité/l’aromantisme gris et envers quel(s) genre(s) ses attirances rares ont lieu. Par exemple, on peut être gris-asexuel et gay (gris-gay) ou gris-aromantique et biromantique (gris-biromantique), etc.

 

Dans le modèle de modificateur en revanche, on ne considère que les trois premières catégories comme des orientations à part entière (hétéro, gay, bi+) qui précisent le(s) genre(s) qui nous attire(nt). L’asexualité et l’aromantisme existent à part sur des échelles de variations (spectres) précisant les modalités de l’orientation. L’asexualité et l’aromantisme sont alors plutôt définies comme l’absence d’attirance sans faire référence au genre. Ainsi, pour une personne grise-asexuelle et gay, son orientation est gay et il se trouve que son homosexualité s’exprime selon de rares attirances. Ainsi, l’asexualité grise ici précise les modalités de l’homosexualité, elle la modifie.

Ce modèle ne nécessite pas vraiment l’existence du modèle des attirances séparées (sexuelle et romantique) puisque l’orientation d’une personne asexuelle et biromantique (par exemple) est uniquement bi : c’est une personne bi qui ne ressent pas d’attirance sexuelle. Ici, l’asexualité modifie donc la bisexualité en précisant ses modalités. [Note à part : pour ce qui est des personnes homoromantiques et hétérosexuelles ou homosexuelles et hétéroromantique, ce modèle les placerait dans la catégorie bi+ puisqu’elles sont attirées par plusieurs genres et que la bisexualité inclut la possibilité d’être attiré différemment par différents genres.]

En revanche, ce modèle prend assez mal en compte les personnes asexuelles et aromantiques (aroace) qui ne ressentent donc jamais d’attirance. Laquelle des trois catégories d’orientations correspond à ce cas ? Une réponse possible est de dire que les aroace n’ont pas de préférences de genre et font donc partie de la catégorie bi+, ce qui fut le cas historiquement, et n’est pas dépourvu de logique. C’est une façon de voir qui me paraît valable dans certains discours, mais elle me semble limitée si on veut aller plus dans le détails. Cela me semble sur-simplifier la réalité.

J’ai aussi souvent remarqué que les gens ne savent pas quoi faire des aroace et les groupent avec les hétéro par défaut, ce qui est faux puisque le vécu n’est pas du tout le même, et cela place aussi l’hétérosexualité comme l’orientation par défaut ce qui est hétérosexiste.

Ou alors, les gens considèrent que les aroace auront forcément un moment donné dans leur vie une attirance qui permettra de les classer dans l’un des trois groupes d’orientations. Ce qui efface finalement l’asexualité et l’aromantisme. Je ne trouve pas ça mieux que de penser que les bi finiront bien par avoir une préférence qui permettra de les classer soit comme « plutôt hétéro » soit comme « plutôt gay ».

Bref, aucun des deux modèles présentés n’est complètement parfait et ne collent totalement à la complexité de la réalité. Chaque modèle peut avoir ses avantages et ses inconvénients. Dans la pratique, beaucoup de gens décrivent l’asexualité et l’aromantisme comme des spectres mais aussi comme des orientations, ce qui revient à jongler entre ces deux modèles.

 

  1. L’importance du vécu

Par ailleurs, le vécu des personnes concernées va beaucoup jouer dans la question. Pour les gens qui ont des attirances rares, on peut se demander à quel point il est pertinent de les grouper complètement avec une des trois catégories d’orientation (gay, hétéro, bi+). Mes lectures, mes fréquentations et mon vécu tendent à me faire penser que cela manque souvent de discernement. En effet, il existe en général une différence significative de vécu entre une personne uniquement gay et une personne grise-asexuelle et gay. Pour une telle personne, la part d’asexualité prend peut-être beaucoup plus d’importance que la part d’homosexualité, si elle ressent de l’attirance pour le même genre deux fois dans sa vie entière. Une fausse idée répandue sur l’asexualité et l’aromantisme gris, c’est que cette personne voudra forcément agir sur l’attirance rare ressentie comme si c’était l’amour de sa vie, alors que bon nombre d’asexuel-les ou d’aromantiques gris-es sont repoussé-e-s et/ou dérouté-e-s par cette attirance et n’agissent pas dessus. Finalement dans beaucoup de cas, le côté asexuel ou aromantique sera bien plus important dans le vécu que l’une des trois catégories d’orientations alors que le modèle de modificateur aura tendance à le minimiser.

Si on observe l’application du modèle de modificateur dans le cas des attirances séparées, on se confronte à la même problématique du vécu. Une personne asexuelle et homoromantique ou aromantique et homosexuelle a-t-elle réellement un vécu significativement similaire à celui d’une personne gay ? Je pense que la réponse est non. En revanche, si on parle de bisexualité, comme il s’agit d’un spectre et que les vécus bi+ ont tendance à être plus dispersés que ceux des gays/hétéros, la réponse est surement moins tranchée.

Finalement, il existe plein de cas. L’asexualité est un spectre, l’aromantisme aussi, chacun pouvant être combiné à une autre orientation, ce qui fait qu’on a potentiellement quatre variables chez une même personne, ce qui génère une grande diversité (exemple : gris-bisexuelle et gris-biromantique). A cela, ajoutons le vécu personnel et singulier qui joue sur la perception de son identité et peut rendre une part de soi plus importante qu’une autre. Certaines personnes vivent leur asexualité et/ou leur aromantisme comme un modificateur et d’autres comme une orientation.

 

  1. La coexistence des deux modèles

On peut même aller plus loin et dépasser cette fausse opposition entre modificateur et orientation. En effet, une orientation peut en modifier une autre et deux orientations peuvent se modifier mutuellement, ce qui fait qu’il n’est pas incompatible d’être un modificateur et une orientation simultanément. Je considère que mon aromantisme modifie ma bisexualité mais aussi que ma bisexualité modifie mon aromantisme, les deux étant chacun des orientations. Finalement, ma bisexualité et mon aromantisme n’existent pas l’un sans l’autre et forment un croisement avec un vécu spécifique. Au lieu d’avoir d’un côté du rouge et de l’autre du bleu, on a du violet.

C’est ainsi que les deux modèles peuvent parfaitement coexister. On n’a pas à les opposer comme si seulement l’un des deux était la vérité absolue. Selon les personnes concernées, on peut utiliser l’un ou l’autre ou les deux. Ca dépend aussi ce qu’on cherche à communiquer. Pour aborder certains sujets, définir l’asexualité/l’aromantisme comme l’attirance envers aucun genre sera plus pertinent tandis que pour aborder d’autres sujets, les définir comme une absence d’attirance sur un spectre d’intensité d’attirance fonctionnera mieux.

 

  1. L’impact militant

Il est aussi nécessaire de regarder l’impact militant des deux modèles. Par expérience, décrire l’asexualité et l’aromantisme comme des orientations est plus souvent défendu par les concernés ce qui souligne encore une fois l’importance de leur vécu ; alors que le modèle de modificateur est plus souvent défendu par les gens qui s’opposent à l’inclusion de l’asexualité et l’aromantisme dans la communauté LGBT+. Les prendre uniquement comme des modificateurs permet en effet de les minimiser au profit d’une des trois catégories d’orientations déjà admises par les personnes qui défendent ce point de vue. On constate donc que le modèle des modificateurs, employé seul, contribue à l’exclusion des personnes asexuelles et aromantiques de la communauté LGBT+.

Avec la notion de modificateur seule, il est aussi plus facile de mal conceptualiser (sciemment ou non) le rôle de l’asexualité et de l’aromantisme dans la vie des concerné-e-s. Ils deviennent des éléments abstraits et secondaires alors qu’ils sont rattachés à un vécu concret. C’est ainsi que des non-concerné-e-s sont amenés à comprendre l’asexualité et l’aromantisme comme « au lieu d’être du bleu foncé, c’est du bleu légèrement plus clair, mais au fond ça change pas grand chose à la toile finale » alors qu’il s’agirait plus souvent de bleu significativement plus clair, tirant sur le blanc -ce qui a un impact non négligeable sur la toile finale- voir carrément d’une couleur différente. Etre asexuel-le et homoromantique par exemple, ce n’est pas seulement être « une version différente de gay », cela peut aussi être vécu comme quelque chose de distinct de gay tout court. Ce n’est pas non plus nécessairement « une version atténuée de gay », c’est aussi une identité propre. De plus, être asexuel-le et hétéroromantique ce n’est pas la même chose qu’être het ni une « version soft de het », puisqu’il s’agit d’une norme stricte qui n’admet de pas de déviation, or être asexuel en est une. Idem pour aromantique et hétérosexuel.

 

En conclusion, l’asexualité et l’aromantisme peuvent être à la fois des orientations et des modificateurs ; la coexistence des deux modèles est nécessaire pour exprimer la diversité des spectres asexuel et aromantique. Le vécu des personnes est important dans leur identité et l’utilisation seule du modèle de modificateur ne conduit pas à l’inclusion des personnes asexuelles et aromantiques dans la communauté LGBT+ dont le vécu tend à être minimisé et effacé.

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