Le mythe d’être né-e dans le mauvais corps

Définitions :

Voici quelques rapides définitions nécessaires pour comprendre l’article (que vous pouvez sauter si vous maîtrisez les bases).

  • Identité de genre : identité sociale, sentiment d’appartenance ou non à un groupe social de genre. Cette identité n’est pas déterminée par les organes génitaux, les hormones ou les chromosomes.
  • Assignation de genre à la naissance : on suppose qu’un bébé avec une vulve s’identifiera en tant que fille et qu’un bébé avec un pénis s’identifiera en tant que garçon ; on assigne donc des genres en fonction de cette supposition et on élève l’enfant en accord avec cette assignation.
  • Sexe : classification sociale des êtres humains en fonction de leurs organes génitaux (et aussi en théorie de leurs hormones et de leurs chromosomes X/Y mais très peu de personnes les connaissent et dans la pratique cela se fait bien sur la base des organes génitaux apparents).
  • Intersexe: personne qui n’est pas conforme à ce que l’on considère comme les standards mâle/femelle (que ce soit au niveau des organes génitaux, des taux hormonaux et/ou des chromosomes). Une personne intersexe peut avoir n’importe quelle identité de genre (homme, femme, ni l’un ni l’autre).
  • Dyadique: personne qui est conforme au standard mâle ou au standard femelle (une personne non-intersexe donc). Une personne dyadique peut avoir n’importe quelle identité de genre (homme, femme, ni l’un ni l’autre).
  • Cisgenre ou cis : personne dont l’identité de genre correspond à celle qui lui a été assignée à la naissance. Par exemple, une personne assignée femme à la naissance qui s’identifie en tant que femme ou une personne assigné homme à la naissance qui s’identifie en tant qu’homme.
  • Transgenre ou trans : personne dont l’identité de genre ne correspond pas à celle qui lui a été assigné à la naissance.
  • Femme trans : une femme qui a été assignée homme à la naissance.
  • Homme trans : un homme qui a été assigné femme à la naissance.
  •    Non-binaire : personne qui n’est ni exclusivement homme ni exclusivement femme (= ni l’un ni l’autre, les deux ou une combinaison des deux). Les personnes non-binaires peuvent utiliser « il » ou « elle » mais aussi des pronoms neutres comme « iel ».
  • Cisnormatif : se dit d’un système social qui considère qu’être cis est la norme et que les personnes trans sont anormales voire qu’elles n’existent pas vraiment. De ce système découle le cissexisme et la transphobie (deux noms pour l’oppression qui affecte les personnes trans).

 

Introduction :

« Il est né femme, il est né dans le mauvais corps ! » Combien de fois avons-nous entendu cette phrase pour expliquer la transidentité ? Beaucoup trop de fois. Il est maintenant un consensus dans la communauté trans que cette façon de décrire la transidentité est simpliste, incorrect et obsolète et que la façon correcte d’en parler est « il a été assigné femme à la naissance » (= homme trans).

Pourquoi le mythe du mauvais corps est-il si tenace ? Que se cache-t-il réellement derrière ces quelques mots ?

 

  1. Qu’est-ce que l’expression « né-e dans le mauvais corps » implique vraiment ?

 

Dans l’usine à fabriquer des humains, y’a des petits lutins qui font des corps, et puis ils font aussi des âmes et les âmes vont dans des corps précis. Une âme d’homme va dans un corps avec un pénis et une âme de femme va dans un corps avec une vulve. Mais des fois les petits lutins font n’importe quoi, ils se trompent et une âme d’homme fini dans un corps avec une vulve et une âme de femme finit dans un corps avec un pénis (et les personnes non-binaires et intersexes elles existent pas dans cette usine à fabriquer des humains).

 

C’est un peu ce que vous dites quand vous expliquez la transidentité par « être né-e dans le mauvais corps ». Je vous assure que c’est le message que vous faites passer : qu’il y a eu une erreur, que les personnes trans sont des erreurs. Elles sont dans le mauvais corps. Ce choix des termes n’est pas anodin. Quelque chose qui est mauvais, on cherche à l’éliminer. Une erreur, on cherche à éviter que ça se reproduise, pour que tout le monde puisse être né-e dans « le bon corps ». On se met à étudier « l’erreur ». Quelles en sont les causes ? Si on connait les « causes », on pourra l’éviter. Fabriquer que des personnes cis, et éliminer la transidentité qui est mauvaise.

Ca entretient aussi l’idée que toutes les personnes trans ressentent un mal-être vis-à-vis de leur corps. Ce qui est faux. Le genre est une identité sociale, pas biologique. On peut donc être parfaitement heureuxe sans avoir besoin de faire des modifications corporelles. Ou alors on peut en faire certaines mais pas d’autres (par exemple, se faire retirer la poitrine mais ne pas prendre de testostérone). Les personnes trans sont toutes uniques, ont des besoins et des parcours différents et il faut respecter ça. En disant que nous sommes « nées dans le mauvais corps », vous dites littéralement que nos corps sont mauvais.

Il y a en effet des personnes trans qui le sentiment d’être nées dans le mauvais corps et qui en parleront ainsi (et c’est leur droit) mais c’est loin d’être le cas de toutes (donc n’en faites pas une généralité) ! Par ailleurs, on peut se demander ce qui a amené ces personnes à avoir le sentiment d’être nées dans le mauvais corps. Des siècles de transphobie, à tout hasard ? Il est impossible de s’extraire du climat social transphobe qui influence chacun-e d’entre nous et prendre en compte ce climat social dans l’analyse est indispensable.

Décrire la transidentité en général comme le fait d’être né-e dans le mauvais corps ne fait qu’alimenter un cercle vicieux cissexiste : la société cissexiste genre les corps > la société invalide les personnes trans à cause de leurs corps > les personnes trans se sentent mal dans leurs corps à cause de la transphobie > les personnes trans souhaitent transitionner pour aller mieux > la société en conclut que les personnes trans sont nées dans le mauvais corps > la société cissexiste genre les corps et c’est reparti pour un tour.

De plus, comme je le disais plus haut, le discours efface complètement l’existence des personnes intersexes et non-binaires. Si quelqu’un est fluide entre homme et femme*, alors iel est né-e dans le mauvais corps un coup sur deux ? Et s’iel est bigenre homme et femme**, iel est simultanément né’e dans le mauvais corps et dans le bon corps ? Et s’iel est agenre***, c’est quoi le « bon corps » correspondant ? On voit rapidement comment le discours du « né-e dans le mauvais corps » est bancal et ne reflète pas la réalité des transidentités.

*(= son genre varie au cours du temps entre homme et femme)

**(= est à la fois homme et femme)

***(= n’a pas de genre)

 

  1. Comment le neurosexisme a-t-il renforcé le mythe du « mauvais corps » ?

Le neurosexisme est la supposition sexiste que toutes les différences entre hommes et femmes sont dues aux structures cérébrales, et sont par conséquent naturelles.

Des études avaient en effet conclut à l’existence d’un « cerveau féminin » et d’un « cerveau masculin ». Comme les personnes cis aiment beaucoup la mastication intellectuelle sur les causes de la transidentité (et c’est un moyen plus élégant de dire masturbation intellectuelle), il y a eu des études qui concluaient que les femmes trans avaient un « cerveau féminin » et les hommes trans un « cerveau masculin », ce qui expliquait leur identité de genre. L’explication serait que des taux hormonaux différents aurait influencé le développement cérébral des personnes trans et que finalement, c’était une forme d’intersexuation. Cela soutenait la théorie des personnes trans « nées dans le mauvais corps » puisque les femmes trans avaient donc « un cerveau féminin dans un corps masculin » et les hommes trans « un cerveau masculin dans un corps féminin » à cause de problèmes hormonaux, ce qui permettait d’expliquer la dysphorie de genre.

[Aparté : La dysphorie de genre étant souvent définie comme « une condition où une personne ressent un inconfort ou une détresse à cause du fait que leur sexe biologique ne correspond pas à leur identité de genre », cette définition étant vraiment, vraiment cisnormative… mais c’est une histoire pour un autre article. Je pense qu’une meilleure définition serait « inconfort ou détresse à cause du fait de ne pas être perçu-e comme son identité de genre et d’avoir été assigné’e le mauvais genre à la naissance » par exemple.]

Mais toutes ces études ont été démystifiées. Premièrement, on a montré que les personnes trans dyadiques n’avaient pas de différences hormonales significatives avec les personnes cis dyadiques de la même assignation de genre qu’elles. Deuxièmement, il y a de plus en plus de preuves qu’il n’y a pas de différence significative entre les cerveaux des femmes cis dyadiques et des hommes cis dyadiques. L’étude « Le sexe au delà des organes génitaux : la mosaïque du cerveau humain » (« Sex beyond the genitalia: The human brain mosaic » (Joel et. al, 2015)) dit : « Les cerveaux avec des caractéristiques immanquablement à une extrémité du continuum « masculinité/féminité » sont rare. La plupart des cerveaux sont plutôt constitués d’une mosaïque unique de caractéristiques, certaines plus communes chez les femelles en comparaison avec les mâles, d’autres plus communes chez les mâles en comparaison avec les femelles, et certaines communes à la fois aux mâles et aux femelles. (…) Les cerveaux humains ne peuvent être classés en deux catégories distinctes : cerveau mâle/cerveau femelle. »

Le livre « Delusion of gender » (Cordelia Fine) s’attaque de front au neurosexisme. Fine y discute « de la société hautement genrée dans laquelle les enfants se développent et la contribution de cela aux processus d’identification au groupe qui motive l’enfant à s’auto-socialiser. » [Note : je n’ai lu que des extraits et des review du livre personnellement.]

 

  1. Pourquoi le mythe du « mauvais corps » est-il si tenace ?

L’existence des personnes trans défie le patriarcat en prouvant que les catégories homme/femme sont sociales et non-étanches. Elles démontrent que les catégories de sexes ne sont pas biologiques. On peut être assigné femme à la naissance et être un homme ; ça c’est une catastrophe pour le patriarcat car cela veut dire que les critères de distinction des groupes sexués homme/femme ne sont pas absolus. Pire encore, on peut être assignée homme à la naissance et être une femme. Ca veut dire qu’une personne présentant des caractéristiques normativement attribuées au groupe dominant fait en fait partie du groupe dominé (et c’est l’origine de la transmisogynie) ce qui est une menace à la masculinité cis dyadique ! Donc il n’y a plus de critères pour opprimer les femmes. Bref, c’est une vraie menace pour le système. Si on laisse faire ça, il s’effondre. Et puis comme si les hommes trans et les femmes trans ne suffisait pas à bousiller le système oppressif, y’a les personnes trans non-binaires par dessus le marché, qui sont la preuve vivante qu’il existe autre chose hors de la binarité de genre homme/femme. Alors là, c’est une catastrophe monumentale. Ca va pas du tout, et zou! que je te classe tout ça dans les maladies mentales, il faudrait surtout pas laisser croire aux gens que les personnes trans sont vraiment leur genre sinon c’est foutu. (Evidemment, mon ton est sarcastique tout le long de ce paragraphe).

Maintenir l’idée que les personnes trans sont nées dans le « mauvais corps » est un mécanisme patriarcal permettant de court-circuiter la faille dans le système que représentent les personnes trans. En effet, si une personne trans est née dans le « mauvais corps », la catégorisation en sexe/genre n’est pas remise en question du tout. C’est la personne trans « l’erreur ». Cela permet de détacher les personnes trans de leurs corps, ils ne leurs appartiennent plus, ils sont « mauvais ».

Si une femme trans est née dans le mauvais corps, alors les critères d’identification du groupe dominant (un pénis à la naissance) sont sains et saufs, car c’est elle qui n’est pas née où il fallait, ce n’est pas le patriarcat qui s’est trompé. Si un homme trans est né dans le mauvais corps, alors les critères d’identification du groupe dominé (une vulve à la naissance) sont sains et saufs car cet homme n’est pas dans le corps où il devrait être. On peut donc continuer à opprimer tranquillement les femmes. Bon et les personnes non-binaires font rarement partie de cette discussion car elles font rarement partie de toute discussion de toute manière (sinon les théories cisnormatives risqueraient de s’effondrer comme un château de cartes).

Voilà les raisons pour lesquelles le mythe du mauvais corps est si tenace à mon sens. C’est une façon d’expliquer la transidentité qui permet aux personnes cis de ne rien remettre en question, ça ne défie (quasi) aucune de leurs croyances. C’est plus confortable pour elles comme ça, car personne n’a envie d’enlever ses œillères. Ca permet de conserver un statu quo sur la question du patriarcat. Ca court-circuite toute remise en question.

C’est plus facile de se dire que les personnes trans sont nées dans le mauvais corps, que ce sont elles qui ont un problème, plutôt que d’admettre que c’est le système patriarcal qui n’est pas adapté à tout le monde et que c’est ce système qui doit être déconstruit.

 

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Source : BD Assignée garçon

 

Conclusion :

Il est tant d’arrêter avec ce mythe du mauvais corps. Cela renforce le cissexisme en genrant les corps, pathologise les personnes trans et alimente le patriarcat en participant au maintien du statu quo sexiste au lieu de reconnaître que le genre est social.

  

Sources (attention, elles ne sont pas toutes safe !)

http://everydayfeminism.com/2015/08/not-all-trans-folks-dysphoria/ 

http://www.transgendertrend.com/born-in-the-wrong-body/

http://www.pnas.org/content/112/50/15468.full

https://www.buzzfeed.com/meredithtalusan/telling-trans-stories-beyond-born-in-the-wrong-body?utm_term=.dt8EEMVKRo#.ac4mmqgw7

https://en.wikipedia.org/wiki/Delusions_of_Gender

http://www6.jouy.inra.fr/bdr/Page-d-accueil/Actualites/En-sciences-les-differences-hommes-femmes-meritent-mieux-que-des-caricature

— à partir de là, sources vraiment pas safe !

https://www.quora.com/What-causes-a-person-to-be-transgender

http://link.springer.com/article/10.1023%2FA%3A1019724712983

http://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/15532739.2013.750222

https://rethinkingtheology.com/2016/06/04/the-transgender-movement-addendum-to-the-review/

http://www.nhs.uk/conditions/gender-dysphoria/Pages/Introduction.aspx

https://www.researchgate.net/profile/Gerrit_Schalkwyk/publication/273154704_Gender_Identity_and_Autism_Spectrum_Disorders/links/5529c7540cf29b22c9bf65fa.pdf

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2 commentaires sur “Le mythe d’être né-e dans le mauvais corps

  1. « Il est tant d’arrêter avec ce mythe du mauvais corps. Cela renforce le cissexisme en genrant les corps, pathologise les personnes trans et alimente le patriarcat en participant au maintien du statu quo sexiste au lieu de reconnaître que le genre est social. »

    parfois, on dirait que tu écris tes articles sous de la drogue tellement tu te contredis en permanence xD

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