Ocean’s 8 : bonne ou mauvaise idée ?

 

Il ne suffit pas de remplacer 11 hommes par 8 femmes pour obtenir un film féministe et inclusif. Alors, Ocean’s 8 est-il une réussite ?

 

Dans Ocean’s 11 puis Ocean’s 12 et 13, Danny Ocean menait une bande de criminels – tous des hommes – qui passaient le film à mettre au point puis à exécuter des casses sophistiqués pour des sommes exorbitantes. Cette fois-ci, on ne retrouve Danny mais sa sœur, Debbie Ocean, qui va faire un casse exclusivement avec des femmes.

 

Le principe du film est donc le même que pour les précédents Ocean’s mais en remplaçant les hommes par des femmes. C’est une idée intéressante car on propose de mettre les femmes au centre en partant d’une franchise connue et appréciée, ce qui d’une part incite les gens à aller voir le film, et d’autre part permet aux femmes de se voir enfin représentées dans les Ocean’s. Il y a notamment une réplique qui m’a marqué lors de laquelle Debbie dit « rappelez-vous que vous ne faites pas ce casse pour moi, vous ne le faites pas pour vous, mais il y a quelque part des petites filles qui rêvent de devenir criminelles, vous le faites pour elles. » Et cette phrase n’a rien à voir avec le fait d’être criminelle, c’est une déclaration très politique sur le pouvoir de la représentation médiatique. Il s’agit de dire aux filles et aux femmes qu’elles peuvent être ce qu’elles veulent.

En revanche, j’ai trouvé cela dommage qu’elles se sentent obligées de justifier le fait que l’équipe ne soit composée que de femmes par le fait que les femmes passent plus inaperçues (pour réussir le casse), comme si on cherchait à rassurer le spectateur masculin (cis) : « ok, y’a que des femmes, mais on a une bonne raison hein ! » Il n’y a pas besoin de « raisons » scénaristiques pour avoir des personnages féminins. Les hommes sont largement plus représentés dans la plupart des médias, alors il n’y aucun soucis à mettre les femmes au centre pour une fois.

 

Néanmoins, en remplaçant simplement les hommes par des femmes, on se retrouve souvent avec du féminisme blanc et cis. Or, un féminisme non inclusif d’une diversité de femmes ne serait pas réellement progressiste. Alors quant est-il réellement de la représentation des femmes dans Ocean’s 8 ?

 

Ocean’s 8 présente des femmes racisées dans l’équipe de Debbie, qui sont d’habitude très peu représentées. On peut se dire qu’il s’agit d’un bon point, cependant elles ne sont que 3 sur 8 personnages principaux. Ça ne casse pas trois pattes à un canard non plus. D’autant plus que les personnages centraux restent Debbie (Sandra Bullock) et Lou (Cate Blanchett). Daphne (Anne Hathaway) et Rose (Helena Bonham Carter) sont également introduites assez tôt dans le film et semblent plus présentes que le reste des protagonistes qui ont à peine une histoire personnelle en background. Nine Ball (Rihanna) passe concrètement tout le film derrière un ordinateur et on ne sait pas grand chose de Constance (Awkwafina). Bref, j’ai eu le sentiment que ce film se centrait malgré tout beaucoup plus sur les femmes blanches… cis, valides et minces.

 

Cis, valides et minces… mais hétéro ou pas hétéro ? C’est aussi un des problèmes majeurs de ce film. Malgré la tension séductrice évidente entre Debbie et Lou et les fortes implications d’une relation passée entre elles, nous n’en auront jamais la confirmation explicite. Il y a du queerbaiting tout du long [le queerbaiting est le fait de faire miroiter aux spectateurices queer la présence de personnages queer mais en ne l’explicitant jamais de manière à ne pas heurter les homophobes, c’est une façon de garder le beurre et l’argent du beurre]. Pour vous dire à quel point le queerbaiting va loin et en devient incroyablement frustrant :

  • Lou accueille Debbie avec un bisous sur la joue assez passionné, qui pourrait certes être platonique mais on sent clairement l’alchimie entre les deux personnages.
  • Debbie demande à Lou si elle veut être sa partenaire (dans le crime mais on joue évidemment sur le double sens) et Lou répond « je ne suis pas ta partenaire… pas encore. »
  • Lorsque Debbie propose à Lou de faire le casse, Lou réplique « c’est une demande en mariage ? » Puis Debbie lui fait carrément gouter un truc en lui mettant sa propre fourchette dans la bouche.
  • Lou et Debbie évoquent un passé commun où elles ont été très proches, dont un « passage difficile », elles ont aussi visiblement vécu ensemble avant que Debbie aille en prison. Et même si ça ne fait carrément pas hétéro comme façon d’en parler, lea spectateurice a la possibilité de l’ignorer et de l’interpréter comme « des meilleures amies ». C’est ce qui est incroyablement énervant avec le queerbaiting.
  • Les deux personnages échangent un regard plus que complice et pas très hétéro quand elles se croisent en sortant du musée.
  • Le personnage de Lou dégage juste une vibe très queer, autant dans son attitude que ses vêtements.

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C’est hétéro ça peut-être ? Je suis frustré je vous dis !

 

Bref, tout cela peut ne rien vouloir dire évidemment, mais on ne va pas nous faire croire que c’est mis là comme par hasard. Je vous jure, la tension monte et on attend que ça qu’elles s’embrassent à la fin. Mais non. On va juste resté-e-s bien frustré-e-s sur notre siège de cinéma. Punaise, j’aurais tout donné pour voir Cate Blanchett et Sandra Bullock s’embrasser passionnément, merde ! :’) Les deux actrices en ont parlé et ont dit que c’était une possibilité dans la suite (Ocean’s 9) si ça « servait le scénario ». Je vois pas en quoi ça aurait besoin de « servir le scénario », c’est bien une réplique d’hétéro ça… La plupart des romances hétéro à l’écran sont parfaitement inutiles au scénario !

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Il y a aussi Tammy, le personnage incarné par Sarah Paulson (queer dans la vraie vie), qui a un mari dans le film, mais prononce mal le mot « gala » et dit « gayla ». C’est censé être comique, sauf que si le personnage est hétéro la blague tombe un peu à plat. Du coup, je me demande si c’est un indice pour nous dire que Tammy est bisexuelle ? C’est pour le moins bien frileux.

 

En bref, ce film qui se targue d’être très divers ne l’est pas tant que ça. Mais si l’on regarde le verre à moitié plein, c’est un timide début qui sera probablement suivi d’Ocean’s 9, qui je l’espère ira dans une direction encore plus inclusive. Cate Blanchett et Sandra Bullock ont dit lors d’une interview qu’elles aimeraient bien qu’une femme trans rejoigne le casting, pourquoi pas Laverne Cox. Et pour le coup, ça serait vraiment bien. Je croise donc les doigts pour la suite.

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