Comment j’ai su que j’étais non-binaire

Mon chemin dans la vie s’est toujours frayé dans la douleur. J’avançais avec un poids inconnu sur les épaules. J’essayais de trouver toutes sortes d’explications à mon mal-être. Je luttais pour devenir une personne « normale ». Pour m’autoconditionner. Jusqu’au point où je suis à peu près arrivé à avoir l’air de cette personne que la société voulait que je sois. Puis, j’ai rencontré mon partenaire actuel et beaucoup de questions existentielles se sont endormies (comprendre : elles ont reculé pour mieux me revenir en pleine tronche plus tard).

 

J’avais tout de même cette petite voix au fond de moi qui me disait « tu n’es pas hétéro, t’es bi, arrête de te mentir ». Et puis, il a fallu que je parte en stage à l’étranger pendant deux mois. Deux mois pour me concentrer sur moi sans le bruit de fond social, familial et amoureux qui m’embrouillait le cerveau. Au fond de moi, je savais qu’il fallait à tout prix que j’éclaircisse cette histoire de bisexualité qui me trottait dans la tête depuis… toujours ! Je savais déjà la réponse mais j’avais besoin de me faire mon propre coming-out à moi-même je crois. Alors je me suis renseigné à fond sur internet, YouTube, etc. Et puis je suis tombé sur une vidéo qui expliquait ce qu’était la pansexualité. Les genres non-binaires n’étaient pas mentionnés tels quels mais la personne disait quelque chose comme « les genres, et pas que deux ». Ca m’a intrigué mais mes recherches sont vites tombées à l’eau car en français, si on ne sait pas quels mots clés taper, il est difficile de trouver des ressources. A ce moment là, je n’imaginais même pas ce que pouvaient être les « autres genres » et que je puisse être non-binaire.

 

Bref, les jours sont passés, et parallèlement, je continuais d’être en questionnement sur mon orientation sexuelle et romantique. Je prenais donc le temps de plus m’écouter, de laisser mes sentiments fleurir au lieu de les étouffer, de les tuer dans l’œuf comme à mon habitude. Et je me suis surpris à avoir des pensées spontanées qui me paraissaient totalement absurdes. « Mais, moi des fois, je suis un garçon ». Il s’en suivait un grand « ta gueule, tu dis n’importe quoi, on est pas « des fois » un garçon, on l’est ou on l’est pas, ce que tu dis n’a aucun sens ! »

 

Et puis, j’ai entrepris de nouvelles recherches, en anglais cette fois, toujours innocemment, sans suspecter la moindre transidentité ou non-binarité chez moi (résultat évident du manque d’éducation sur le sujet et du refoulement de mes sentiments…) Il devait être environ minuit ou une heure du matin quand je suis tombé sur une page en anglais avec des définitions basiques du style genderfluid, demiboy, demigirl, neutrois, agender. En lisant la définition de genderfluid, j’ai spontanément pensé « c’est donc ça, ça existe, j’ai le droit de me sentir comme ça, et je ne suis pas seul… » en même temps que tout mon corps se relâchait d’une tension que je ne soupçonnais même pas en moi. Le soulagement était tel que j’étais presqu’en larmes et je tremblais. Je ne comprenais pas cette réaction disproportionnée alors que trente secondes plutôt, je ne soupçonnais aucunement pouvoir être trans. Je me suis dit « C’est ça, c’est sûr, cette réaction spontanée n’est pas anodine. C’est la preuve. »

 

J’ai passé les jours suivants dans une euphorie de genre étrange. C’était comme si des petits bonhommes non-binaires faisaient une méga soirée dans mon cerveau. Je n’avais aucun doute. C’était l’évidence même. J’étais non-binaire depuis toujours, il me fallait juste le mot. Il a suffit d’une définition pour terminer le puzzle, pour ouvrir la porte. Je n’ai pas eu de période de questionnement actif concernant mon genre. C’est le chemin vers la bisexualité qui a été déterminant dans mon chemin vers la non-binarité car le questionnement autour de mon orientation a ouvert d’autres portes en moi. Sur le coup, j’ai eu l’impression d’avoir découvert ma non-binarité par hasard. Mais je ne crois pas qu’il y ait eu un quelconque hasard dans cette découverte. C’est mon subconscient qui m’a fait entreprendre des recherches sur le genre, qui a fait que j’y suis retourné plusieurs jours après alors que je n’avais pas obtenu de réponses avec ma première recherche. Mon questionnement avait déjà fait son bout de chemin, inconsciemment.

 

Après ces semaines d’euphories, sans grande pression sociale puisque j’étais alors à l’étranger, loin de tout, il a fallu que je me confronte à la réalité sociale. J’ai compris qu’un coming out impliquait de longues explications. J’ai compris que je ne pourrais plus jamais entendre « elle ». J’ai compris que la forme de mon torse ne serait jamais vue comme autre chose qu’un attribut féminin. J’ai compris que j’avais du pain sur la planche pour faire accepter et reconnaître mon identité, mais aussi pour vivre en paix avec mon genre et mon corps.

Et maintenant, trois ans après, j’ai appris à vivre avec ma non-binarité et à naviguer dans ce monde cisnormatif du mieux que je le peux.

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