Ma transition est importante et légitime (Non-binaire)

Avant de commencer cet article, voici quelques définitions :

Standards de beauté cisnormés : le fait d’imposer une vision cissexiste et binaire de ce à quoi devrait ressembler un homme ou une femme.

Transmédicalisme : un discours qui psychiatrise les personnes trans et réduit la transidentité à un passage obligé par une transition médicale.

Déclenchant (trigger) : quelque chose qui rappelle/fait revivre un traumatisme.

 

Au tout début de ma transition et de mon arrivée sur les milieux militants, je prenais grand soin de préciser que je faisais une « transition sociale », et ce pour deux raisons :

  • Je voulais souligner le fait que je ne prenais pas de T et que les parcours de transitions sont divers et variés. Ca c’était une bonne raison, mais un très mauvais angle d’attaque (on va y venir dans la suite de l’article).
  • Il y avait une petite voix dans le fond de ma tête qui me disait que moi je ne faisais QUE une transition sociale, c’était pas une VRAIE transition comme toustes celleux qui prenaient de la T. Ca c’était une très mauvaise raison, des relents de transphobie internalisée. Il a fallu que je déconstruise tout ça. 

 

Puis rapidement, préciser « transition sociale » a commencé à me mettre sérieusement mal à l’aise pour deux raisons :

 

1)   Ma transition est importante

Premièrement, j’ai déconstruit l’idée que ma transition était moins importante parce que je ne prenais pas d’hormones. Je crois qu’au tout début de ma transition, je vivais dans un monde de licornes et je pensais que tout allait être beaucoup plus facile. Puis j’ai vite fait constaté la merde dans laquelle j’étais et le combat quotidien qu’il allait falloir que je mène. A chaque nouvelle personne, il faut que je fasse un coming-out si je veux que mon genre soit (re)connu, que je réexplique tout, que je subisse des remarques oppressives, que je corrige les mégenrages et j’en passe… Peut-être qu’on ne voit pas de changements physiques, mais je vous assure que tous les efforts que je fournis pour pouvoir vivre dans mon genre est un travail de longue haleineDonc non, il n’y a pas lieu de minimiser ma transition et son importance.

 

2)   Ma transition est une vraie transition

Je devais aussi déconstruire cette idée selon laquelle ma transition était moins légitime, que ce n’était pas une « vraie transition ». Penser que seules les transitions physiques sont de « vraies transitions », c’est complètement consacrer la cisnormativité. Pour le dire franchement, ça sent des relents de discours transmédicalistes… Soyons clair, j’ai jamais soutenu le transmédicalisme, mais on a toustes eu beaucoup de transphobie internalisée à déconstruire à un moment ou un autre et c’est aussi important d’en parler (rappelez-vous en quand une personne cis affirmera « ah mais moi je suis pas transphobe ». On répondra « L-O-L, mais bien sûr ». Enfin, ça c’est pour un autre article… je divague !)

Bref, revenons-en à nos moutons. Les standards de beauté cis nous affectent toustes et il y a encore un énorme chemin à parcourir avant que la société arrive à dissocier l’apparence physique et l’expression de genre de l’identité de genre. Ce que j’entends par là, c’est qu’instinctivement, on va toustes associer une personne ayant tels traits physiques ou telle expression de genre à tel genre. C’est tellement ancré en nous, que c’est une pensée automatique, parasite, contre laquelle il faut lutter activement (rappelez vous que la déconstruction est un processus ACTIF qui demande des EFFORTS et un investissement personnel. Fin de la parenthèse.) Bref, si on veut déconstruire les standards de beauté cis, il faut commencer par légitimer toutes les transitions, quelles qu’elles soient.

J’ai donc finalement arrêté de préciser « social » à mesure que le temps passait et que je me frottais à la réalité du monde cisnormatif et à approfondir ma réflexion sur les standards de beauté cisnormés. J’ai fait deux types d’observations :

  • Lorsque j’utilisais le mot transition dans les milieux militants en ligne, certaines personnes pensaient immédiatement que je prenais de la T.
  • J’ai étrangement reçu des injonctions à prendre de la T de la part d’une personne cis « c’est normal qu’on te mégenre avec ta tête de fille, quand t’auras une tête de garçon, on pourra commencer à te parler comme à un garçon ».

 

Dans ce dernier cas, on en revient à ce que je disais : il faut déconstruire le fait d’associer un genre avec un corps (« tête de fille »).  De plus, on voit ici une invisibilisation totale de mon identité non-binaire. C’était bien la peine que je me casse le cul à faire tout un topo dessus et à écrire un petit dossier de 8 pages à ce sujet si c’était pour qu’elle me prenne pour un garçon trans. -_- J’ai eu aussi pas mal de fois des remarques du genre « Je vais te dire il, c’est plus facile hein ». Euh. Non.

C’est très bizarre, car je fais face à ce double mégenrage. Certes, me faire mégenrer pour un garçon n’est pas autant oppressif que de me faire mégenrer pour une fille, mais ça commence sérieusement à me taper sur le système. C’est ce genre de moment où je n’existe plus en tant que personne. « Excusez-moi de vous avoir dérangé-e-s avec mon identité trop compliquée et inexistante à vos yeux, je retourne me cacher sous ma cape d’invisibilité hein. » Les mots ne pourront pas vraiment exprimer ce sentiment qui surgit quand on nous rappelle qu’on est invisibles… Donc on va le dire haut et fort :

 

3)   Les transitions des personnes non-binaires sont légitimes !

Les personnes non-binaires peuvent en effet transitionner aussi bien socialement que physiquement, et cela est tout aussi légitime que la transition d’un homme trans ou d’une femme trans. Dire le contraire, ça serait carrément consacrer la binarité.

Au début de ma transition, quand je suis tombé sur les vidéos de Lane, ça a été très important pour moi de voir qu’iel avait transitionné et vivait dans son genre. Iel m’a montré que c’était possible, qu’il y avait de l’espoir pour moi dans ce monde après tout. Je me disais « je veux être comme iel, je veux le faire moi aussi ». Il est tellement important pour les personnes non-binaires d’avoir de la représentation !

Et non, chères personnes cis, vous n’avez pas le droit de me prendre pour un mec trans parce que ça vous arrange (et par ailleurs de continuer de me mégenrer quand même au féminin #La_logique_cis)

 

4)   La fausse dichotomie transition sociale/transition physique

Bon, jusque là, le but de tout ce que j’ai dit était d’arriver à ce constat et faire passer ce message.

Premièrement, transition sociale et transition physique, ça ne veut rien dire. Ca peut prendre beaucoup de formes et ne donne aucune information pertinente en fin de compte. Pour une transition sociale, la personne peut avoir changé de prénom mais pas de pronoms, ou changer de pronoms mais pas de prénom, ou les deux, avoir changé de style vestimentaire ou non, s’être coupé les cheveux ou non, porter un binder ou non, etc. Pour une transition physique, la personne peut prendre de la T, peut avoir fait une mammectomie, une hystérectomie, une metoidioplastie, une phalloplastie, etc. Et encore, je parle que de mon point de vue afab, sinon j’ai pas fini la liste.

Donc finalement, dire « transition sociale » et « transition physique » ça sert juste à créer une fausse dichotomie au sein de la communauté trans. Ca revient au même que de faire une distinction entre transgenre et transsexuel-le et c’est pas parce qu’on lui donne un autre nom que c’est mieux ! (Mise à part qu’on évite un terme psychiatrisant donc c’est un tout petit peu mieux quand même).

 

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Planche d’Assignée Garçon (Sophie Labelle)

 

Cette dichotomie entre transition sociale et physique ne fait que renforcer la cisnormativité en minimisant et délégitimant les personnes qui ne prennent pas d’hormones ou ne font pas de chirurgie et en classant les gens selon leur corps. Cette dichotomie renforce les standards de beauté cisnormés.

 

Voilà pourquoi je disais au début que préciser « sociale » était juste un très mauvais angle d’attaque. On fait juste une transition. Point. Ensuite, si on veut, on peut préciser ce qu’on a fait (« j’ai changé mon prénom et j’ai pris de la T » par exemple). Et puis si on veut, on précise pas, parce qu’on a pas à déballer notre historique aux gens ! J’ai eu le malheur de dire à des amies cis que j’avais les cheveux très longs avant et j’ai passé un moment fort désagréable où elles ont insisté pour voir des photos de moi « avant », c’était particulièrement déclenchant (trigger) pour moi et elles ne voyaient pas le problème.

 

J’en ai à présent terminé avec cet article. Je résume les points principaux :

  • Toutes les transitions sont légitimes et importantes.
  • Ne laissons pas sur la touche les personnes non-binaires souvent trop invisibilisées ; n’oublions pas qu’elles peuvent aussi transitionner au même titre que les autres.
  • Arrêtons de créer une fausse dichotomie en fonction des parcours de transition ; cela renforce la cisnormativité !

2 commentaires sur “Ma transition est importante et légitime (Non-binaire)

  1. En tant que personne assignée femme, je me rends compte que pour moi, le fait de ne plus m’épiler les aisselles (ou très rarement) fait partie de ma transition. (Pour les jambes et le maillot on verra plus tard, je n’assume pas encore, je n’assumerai peut-être jamais, vivent les injonctions sociales.)

    Je ne suis out que dans les espaces safe pour moi, et du coup le reste du temps, si je mets des vêtements sans manches (ou si je suis en maillot de bain etc.) je passe probablement pour « une fille avec des poils aux aisselles ».

    D’un autre côté, une femme cisgenre (ou transgenre d’ailleurs) est tout-à-fait légitime aussi dans le fait de ne pas s’épiler si c’est ce qu’elle veut. Elle n’en est pas moins femme.

    Du coup je n’arrive pas à résoudre cette contradiction apparente entre « ne plus m’épiler c’est pour moi un élément de transition » et « être épilé-e ou pas n’est pas un indicateur du genre de la personne ».

    Je crois que les deux affirmations sont vraies mais j’arrive pas à formuler la logique là-dessous…

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  2. Bonjour,
    Et d’abord un énorme merci pour ce témoignage qui m’a fait verser quelques larmes.. A 41 ans je me trouve face à cette question existentielle de transition vers le non binarité, sa légitimité, sa perception souvent à côté de la plaque, comment je peux l’expliquer, comment je veux évoluer…
    J’ai su très tôt, et bien avant de savoir que la non-binarité était quelque chose d’identifié, que je ne me sentais ni femme, ni homme. Que me qualifier de femme, mademoiselle, madame me hérissait le poil mais faut pas non plus m’appeler monsieur… La transformation de mon corps à la puberté a été un traumatisme énorme alors que j’étais parfaitement bien dans mon corps androgyne et mes tendances garçon manqué, bien avec mes potes qui me traitaient juste comme un autre pote. Personne n’a jamais compris ou juste essayé de comprendre pourquoi je m’étais d’un coup renfermée comme une huître, à plus vouloir voir ces potes (qui se moquaient de mes seins qui poussent) et à prendre pas mal de kilos.
    Je l’ai compris moi-même que plus tard mais sans non plus essayer de guérir cette plaie béante qui je pense a légèrement gâché mon adolescence et ma vie d’adulte. Car voilà, je suis hétéro mais j’ai jamais correspondu à l’être féminin convoité, sans être masculine non plus, je ne suis rien de tout ça ou entre les 2, un peu fluide parfois, bref je n’attirais pas grand monde même pas moi. Ma première vraie histoire d’amour je la vis que depuis 4 ans…
    Au passage je n’ai jamais voulu d’enfant, par parce que je suis une femme moderne hein, parce que je veux pas enfanter, je veux pas utiliser ces organes là, ceux qui me font déjà ch* tous les mois, je ne les veux pas, je ne les ai jamais voulu…

    Bref, à la vingtaine j’ai rencontré pas mal de monde grâce à internet dont des personnes homosexuelles qui ont constitué et constituent toujours la grande majorité de mes amis proches. Quand j’ai entendu parlé de non-binarité, ça a un peu tilté mais je me demandais et un peu toujours, si c’était une position légitime surtout par rapport à mes amis qui eux souffrent d’homophobie quotidiennement, qu’est-ce que moi je représente avec mon histoire de genre alors que je suis hétéro et que tout le monde me perçoit comme une cis pure et dure, est-ce que je veux pas juste être considérée comme une personne lgbt+ parce que c’est là que je me sens le mieux ? Dans le fond je sais qui je suis mais je ne sais pas encore comment le faire comprendre… Surtout que comme toi ma transition serait sociale, j’aimerais être complètement androgyne mais je n’ai pas très envie de passer sur le billard (mastectomie) mais plutôt de faire un gros régime pour perdre les formes en trop… niveau traits et voix, je crois que je suis déjà pas mal entre deux. mais bon voilà si au final ma transition se traduit juste par un changement de pronoms, j’ai peur de ne pas être prise au sérieux (oui j’utilise toujours le féminin pour l’instant…).

    Enfin voilà je raconte ma life parce que c’est le premier truc que je lis qui me donne des ailes, qui me rassure et qui parvient à définir des choses que je n’arrivais pas à définir. Il y a peu d’endroit pour parler de non-binarité et toutes ces subtilités (si vous avez des adresses d’ailleurs…). Je vais travailler sur moi pour réussir à construire et assumer définitivement ma vraie identité. Merci encore.

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