Pourquoi ne peut-on pas définir la transitude par la transition ?

Introduction

 

La définition de la transitude, ou transidentité, ou le fait d’être trans, est parfois source de conflit. Je souhaite ici expliquer posément pourquoi je suis contre le fait de définir la transitude par la transition et pourquoi j’utilise une autre définition.

 

·      La définition que j’utilise (on va l’appeler la définition 1) :

Trans : qualifie une personne qui n’est pas exclusivement du genre assigné à la naissance.

« Exclusivement » signifie qu’une personne qui est en partie ou alternativement son genre assigné à la naissance est légitime à se revendiquer trans. J’explique dans l’article « peut-on être un peu cis ? » pourquoi.

 

·      La définition que d’autres utilisent, avec laquelle je ne suis pas d’accord (on va l’appeler la définition 2) :

Trans : qualifie une personne qui veut, est en train, ou a transitionné.

Pour certain-e-s, le sens de « transition » est restreint (seulement la transition physique) pour d’autres, le sens est large et inclut toute forme de transition (sociale et/ou physique). Je vais ici prendre en compte ce second sens car j’ai déjà expliqué ici pourquoi les transitions sociales étaient de vraies transitions. On va aussi admettre que les personnes étant dans l’incapacité de transitionner pour quelque raison que ce soit mais l’auraient voulu sont prises en compte dans la partie « qui veut » de cette définition.

 

Qu’est-ce qui peut rentrer dans une transition au sens large (liste non-exhaustive) ?

  • Changer de pronoms et/ou accords
  • Changer de prénom
  • Changer de style vestimentaire, de coupe de cheveux, etc., de look en général
  • Faire des choses qui permettent de réduire sa dysphorie : porter un binder, tucker, etc.
  • Prendre des hormones
  • Avoir recours à une ou des chirurgies qui permettent de réduire sa dysphorie
  • Faire un changement d’état civil

 

A première vue, on se dit que le sens de transition est assez large pour que cette définition de la transitude soit inclusive et que toutes les personnes trans transitionnent ou veulent transitionner d’une manière ou d’une autre, n’est-ce pas ? C’est ce que je pensais aussi au début, mais j’ai réfléchis et changé d’avis (comme quoi…)

 

1.    Définir la transitude sur la transition est un moyen de décider qui est assez trans ou pas

 

Les défenseureuses de la définition 2 que j’ai croisé disent que cette définition est mieux car elle permet de savoir clairement qui est trans ou pas, au contraire de la définition 1 qui se base uniquement sur ce que les gens « ont dans la tête ». Finalement, il s’agit d’avoir des preuves de la transitude d’une personne, d’avoir des faits soi-disant objectifs permettant de la classer dans le terme trans ou pas. Ca ressemble plus à un moyen de policer les identités des autres qu’une simple définition de la transitude… On aura donc toujours des gens pour trouver que telle ou telle chose n’est pas « assez une transition » et que donc cette personne n’est « pas assez trans ».

 

2.    La transition n’est pas un ensemble de faits objectifs

 

Contrairement à ce que pas mal de personnes pensent, le fait qu’une personne définisse son parcours comme étant une transition n’a rien d’objectif dans les faits. Je donne immédiatement un exemple concret :

Une femme cis qui change de look, que ce soit de manière progressive ou non, par envie, parce qu’elle évolue, etc. Ca arrive souvent. Les personnes cis aussi peuvent explorer leur expression de genre. Pourtant, elle n’est pas en transition. 

Vs.

Une personne trans agenre afab qui change de look, que ce soit de manière progressive ou non, dans le but d’affirmer son genre et définit cela comme sa transition.

 

On voit bien ici que le fait « changer de look » PEUT OU PAS être définit comme une transition. Ce qui le définit ou pas comme une transition n’est pas le fait dans l’absolu mais le rapport que la personne entretien avec ce fait et sa réponse socio-psychologique. D’ailleurs, une autre personne trans agenre qui change de look peut ne PAS le vivre comme une transition, car après tout, tout le monde peut changer de look pour plein d’autres raisons !

 

3.    Il y a des personnes trans qui ne transitionnent pas

 

Déjà, on a un premier exemple avec la personne trans (peu importe son genre en fait) qui change de look mais ne vit pas ça comme une transition.

On peut aussi avoir le cas d’une personne trans (peu importe son genre aussi) qui a toujours su qu’elle n’était pas son genre assigné sans avoir les termes adéquat, mais qui finalement est plutôt à l’aise avec son pronom assigné, et a toujours eu une expression de genre lui correspondant. Un exemple pour y voir plus clair : une personne trans agenre afab à l’aise avec le pronom elle, ayant toujours eu une expression de genre plutôt masculine et ayant toujours eu conscience de ne pas avoir de genre. Bon, admettons que cette personne découvre à 20 ans le terme agenre et si dise « ah mais oui, c’est moi ça ». Et puis elle n’éprouve pas le besoin de changer sa façon d’être et par conséquent ne se définit pas comme ayant transitionné (ou voulant transitionner) car ce n’est pas son vécu. Bon, ben on ne peut nier que cette personne est trans agenre pourtant elle n’a pas transitionné.

Aparté : je crois que je vais continuer cette article en déclinant l’exemple de la personne trans agenre fictive, parce que je me sens plutôt agenre aujourd’hui (et je suis afab) et faut avouer que c’est plus simple et moins casse gueule de réfléchir depuis un cas qui nous parle (mais je serais ravi d’entendre d’autres situations dans les commentaires). 

 

4.    Ce n’est pas parce qu’on transitionne pas qu’on ne vit pas la transphobie

 

Ce n’est pas parce qu’on est afab, qu’on est à l’aise avec le pronom elle et qu’on a une expression de genre qui rentre plutôt dans l’attendu « féminin » et qu’on ne prévoit pas de transitionner qu’on ne vit pas la transphobie. Je pense que beaucoup d’entre nous ont vécut des choses pas très drôles quand on était dans le placard et donc dans une situation similaire, donc on peut se projeter et imaginer cette situation.

Toute personne trans vit la transphobie dans le sens où elle est exposée aux messages cissexistes constants de la société, à l’invisiblisation de son identité, etc. De plus, on peut utiliser le pronom « elle » mais ne pas être à l’aise avec le fait de se faire appeler « madame » ou « fille/femme ». Donc il ne faut pas supposer que l’on sait mieux ce que la personne concernée vit. Elle a peut être de la dysphorie sociale et souffre énormément du cissexisme ambiant qui fait qu’on la traite comme une femme partout tout le temps. Aussi, si cette personne parle du fait d’être trans agenre, elle affrontera la négation de son identité, voire des violences verbales et/ou physiques. Peut être même que cela impactera sa vie professionnelle. On peut se faire virer de son boulot quand on est non-binaire (et oui…) Même sans être out, cette personne peut faire face à de l’exclusion et du rejet de la part des personnes cis qui « sentent » une différence. Ca m’est arrivé et pas qu’à moi quand j’étais dans le placard.

Bref, c’est réducteur de définir la transphobie comme étant vécue uniquement par les personnes trans transitionnant et cela loupe beaucoup de l’aspect systémique. La transphobie a plusieurs formes, et elle est partout.

Note : Ce n’est pas parce qu’on reconnaît que toutes les personnes trans sont victimes de transphobie d’une manière ou d’une autre que l’on nie le fait que certaines personnes sont très touchées, et en particuliers certains groupes (je pense notamment aux femmes trans et la transmisogynie). L’un n’empêche pas l’autre et on peut reconnaître le besoin de se concentrer sur les personnes les plus précarisées et leur apporter du soutien et des solutions. Donc svp, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit.

 

5.    Définir la transitude sur la transition rend l’expérience de la transitude fixe

 

Quid de la personne qui n’éprouve pas le besoin de transitionner (de quelque manière que ce soit) pendant 10 ans puis décide de transitionner ? N’était-elle pas trans pendant 10 ans puis pouf ! magie, elle devient trans ? La définition 2 ne prend décidemment pas en compte le fait que les besoins d’une personne par rapport à la transition peuvent évoluer au cours du temps.

Sortons un moment des cas fictionnels et prenons l’exemple de Ruby Rose (genderfluid, pronom elle). Plus jeune, elle voulait faire une transition « classique » (source). Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Et pourtant, elle n’est pas redevenue cis. Ses besoins par rapport à une transition ont simplement changé. Dans cette vidéo, elle dit « je n’ai pas transitionné et ce n’est pas quelque chose que je vais faire ». Pour certain-e-s son petit film « break free » pourrait dépeindre une transition sociale mais ce n’est pas de cette manière qu’elle semble le définir pour elle-même. De plus, son expression de genre n’est pas toujours masculine.

Et oui, car la définition de la transitude se basant sur la transition n’omet pas uniquement l’évolution des besoins des personnes, mais aussi la fluidité à la fois dans l’expression de genre et/ou le genre lui même (on peut avoir une expression de genre fluide sans être de genre fluide et inversement).

 

6.    Définir la transitude sur la transition impose une expression de genre en fonction du genre

 

La transition concerne l’expression de genre au sens large (tout ce qui touche à l’apparence – y compris corporelle – et au langage). Or, si on implique qu’une personne trans doit forcément changer l’une de ces choses pour être trans, on impose d’abandonner certaines choses de son expression de genre comme preuve de la transitude.

Pourtant, on se bat pour faire comprendre que l’expression de genre ne détermine pas le genre, que l’apparence ne détermine pas le genre, que notre corps ne détermine pas notre genre. La définition 2 me semble donc particulièrement contradictoire avec notre combat.

 

7.    Définir la transitude sur la transition nie l’auto-détermination

 

On n’en revient au point 1, où la définition de la transitude basée sur la transition est une manière extérieure à la personne de juger si elle est trans ou non avec soi-disant des faits mesurables et objectifs. On nie donc l’auto-détermination des personnes. Or ça me semble très contradictoire avec notre lutte. On essaye de déconstruire un système où on nous impose nos identités mais par ailleurs, on voudrait définir ce qu’est être trans pour autrui.

Je suis pour l’auto-détermination des personnes. Si une personne se sent trans, alors c’est tout ce qui lui faut pour l’être. La définition se basant sur le genre et non sur la transition prend en compte cette auto-détermination. Seule la personne concernée peut savoir si elle est ou non exclusivement son genre assigné à la naissance. Il n’y a pas de preuves matérielles, pas de fait mesurables et objectifs, c’est la personne qui sait ce qu’elle vit et qui se définit.

 

Conclusion :

  • La transition se rapporte à un vécu et non pas à des faits mesurables et objectifs.
  • Toutes les personnes trans ne transitionnent pas ; cela ne veut pas dire qu’elles ne vivent pas une forme de transphobie.
  • Une définition de la transitude doit absolument inclure la possibilité des personnes de s’auto-déterminer.
  • Les définitions des mots évoluent : on peut utiliser une définition plus inclusive même si ce n’était pas la définition originelle car on peut évoluer en tant que communauté vers plus d’inclusivité. Par ailleurs, ça ne dévalorise pas le travail des ancien-e-s militant-e-s, c’est juste que l’on continue à construire. Nous ne sommes pas une communauté figé avec des concepts et des idées incrustées dans le marbre, nous pouvons évoluer.

 

Note finale : j’ai l’impression qu’il y aurait encore beaucoup de choses à dire sur ce sujet, mais j’ai « épuisé » ce que je pouvais dire depuis ma perspective. C’est pourquoi je vous invite bien entendu à ajouter des choses en commentaires. Je sais que le sujet soulève des débats très houleux donc seuls les commentaires constructifs seront pris en compte. Je me suis donné la peine d’écrire tout ça et d’expliquer posément mon point de vue donc tout commentaire agressif ou trollesque sera supprimé. Merci de votre compréhension.

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