Vous avez dit cispassing ?

(Avertissement : cissexisme/transphobie, lesbophobie, sexisme)

 

Je précise que je ne vais parler que de mon vécu. Mais je suis sûr qu’on est un paquet de gens à vivre la même chose donc c’est pas inutile.

 

Je suis donc assigné fille à la naissance et suis non-binaire. Dans la vie quotidienne, les personnes qui ne sont pas au courant me prennent pour une fille. Même avec mon style vestimentaire masculin, ils n’ont aucun problème à me ranger dans cette case : 1m54, voix aigue, traits fins, formes… on ne m’a tout simplement (presque) jamais pris pour un mec (et encore moins pour une personne non-binaire, vous vous en doutez !) A la boulangerie, on me dit « Bonjour, madame. », au restaurant on me dit « Qu’est-ce que vous buvez mademoiselle ? », on me genre spontanément au féminin, etc. et ce même quand je parle de moi au masculin de manière évidente (à croire que les gens ont une oreille sélective). En plus, manque de pot, je suis avec un mec cis ce qui donne de quoi confirmer mon statut de femme aux yeux du monde (#hétérocisnormativité).

Le fait de passer pour une fille entraîne des avantages certes, mais pas que. Passons tout cela en revue.

 

  1. Pas de transphobie « frontale »

 

Le fait de passer pour une fille, que personne ne doute consciemment de mon genre et que mon apparence soit en « accord » avec mes papiers d’identité à ce jour est un avantage. En effet, je ne risque pas de vivre ce que j’appellerais de la transphobie « frontale » ou « directe » comme des insultes ou une agression dans la rue ou dans une situation quotidienne. De fait, ma sécurité se trouve beaucoup moins menacée que celle d’autres personnes trans, en particulier les femmes trans. 

Bien sûr, là je parle de quand je ne mentionne pas ma non-binarité au gens. Car étant out, il m’est arrivé qu’on me demande carrément si j’avais une bite ou autres questions sympathiques, sans compter les gens sur Internet qui n’ont plus de filtre à décence et vomissent des horreurs transphobes. A cela ajoutons qu’à ce jour, mes papiers d’identité ne correspondent pas à mon genre puisque le sexe F y est inscrit et que je n’ai aucun moyen en France de le faire retirer.

 

  1.    Pas de privilège cis, même quand je « passe » pour cis

 

En effet, étant invisibilisé, je suis constamment mégenré ce qui déclenche chez moi beaucoup d’anxiété. Chaque fois où je suis mégenré, cela constitue une micro-agression. Selon les jours et mon moral, ça se passe plus ou moins bien. Y’a des jours où le « bonjour madame » à la boulangerie me laisse de marbre, d’autres jours où ça me fait l’effet d’une craie qui crisse sur le tableau (donc c’est vraiment désagréable), et enfin des jours où cela me déclenche des crises de paniques surtout si les micro-agressions se sont accumulées dans la journée.

Sans compter toutes les autres micro-agressions qui ne sont pas du mégenrage direct mais des propos bien cissexistes voire transphobes. Ce qui arrive très très souvent. Par exemple, en cours de biologie les profs désignaient vingt fois par jour un individu humain ayant deux chromosomes X par le mot « femme ». Si j’avais fait une remarque, elle n’aurait probablement jamais prise en compte et de plus cela serait revenu à m’outer d’une certaine manière. Je subissais donc en silence.

Tout cela contribue à créer un climat anxiogène autour de moi.

 

  1.   Cissexisme + lesbophobie + sexisme

 

Je crois donc qu’il serait vraiment inapproprié de dire que j’ai le privilège cis. D’autant plus, que malgré mon « passing de fille », mon expérience en terme de socialisation n’a rien à voir avec celle d’une fille cisTrès tôt, les gens ont senti que j’étais différent. Dès la 6e, je recevais des insultes lesbophobes. Mon surnom officiel en 4e et 3e était « la gouine ». Alors même que je me définissais hétéro à l’époque (bi maintenant) et que je n’étais pas en couple : donc en fait aucun moyen d’affirmer que j’étais lesbienne… et franchement je me demandais d’où iels sortaient cette idée. Le truc c’est que lorsque les gens sentent que tu es différent-e, ils veulent te coller une étiquette sur la tronche car ça les « rassure » et ça leur permet de t’opprimer tranquillement ; comme ils n’y connaissent rien en transidentité, ils se disent que tu dois être gay. Et je peux vous assurer que cela n’avait rien à voir avec mon style « garçon manqué » car même après, en fin de lycée/début de fac, quand j’ai tenté d’être « féminin », les gens supposaient que j’étais lesbienne. Certain-es tombaient des nues en apprenant que j’avais un copain. Autant vous dire que même au « top de ma féminité », je ne donnais pas le change. Aujourd’hui, j’ai de nouveau un style plutôt neutre/masculin. Je ne reçois plus frontalement des insultes lesbophobes mais je vois bien que les gens n’en pensent pas moins. D’ailleurs, il n’est pas rare que les gens disent automatiquement « elle » pour désigner mon partenaire s’ils ne savent pas que c’est un homme.

En outre, cela se croise avec le sexisme. D’ailleurs, il n’y a pas si longtemps (au moment de la première publication de cet article à vrai), c’était un peu la fête du slip niveau sexisme. J’étais dans une classe avec beaucoup de mecs cis et ça sentait le parfum du patriarcat jusque dans le couloir. J’ai jamais réussi à avoir une vrai conversation à double sens d’égal à égal, parce qu’en plus d’avoir « l’air d’une meuf », j’avais franchement « l’air d’une lesbienne » pour eux alors autant vous dire que j’étais considéré comme une sous-merde sociale. Je ne pense même pas qu’il s’agissait de comportements volontairement méchants de leur part : ce sont des motifs internalisés et conditionnés qui sont reproduits inconsciemment.

 

En conclusion :

Si le fait de passer pour une fille cis me donne un avantage en matière de sécurité quand je ne mentionne pas ma non-binarité, je n’ai pas pour autant le privilège cis. D’une part, du fait d’être constamment mégenré, invisiblisé et micro-aggressé. D’autre part, du fait que mon rapport aux autres n’a jamais été celui d’une fille cis : iels le sentaient et me le faisaient sentir (sans pour autant qu’iels sachent pourquoi) ce qui a donné un croisement entre cissexisme, lesbophobie et sexisme (un peu comme une recette de sorcière verte et gluante qui pue).

6 commentaires sur “Vous avez dit cispassing ?

  1. Article super intéressant, mais une question me vient:

    Tu connais sûrement le célèbre article de la féministe matérialiste Monnique Wittig qui se termine par « Les lesbiennes ne sont pas des femmes »: elles voulaient dire par là dans le « régime hétérosexuel » (selon son expression), les femmes sont forcément féminines et hétéro: s’écarter de cette binarité de genre – mais aussi sexuelle, mélangeant genre et sexualité dans ce système – les lesbiennes ne sont pas considérées comme de « vraies femmes » et dans une logique militante, elle revendiquait donc le fait de ne pas s’assimiler à l’identité de « femme » pour contrer l’hétérosexualité forcée, le patriarcat et la binarité (le lesbianisme devenant ainsi presque un genre à part entière).

    Ca a fait écho direct avec ton article dans ma tête. Une personne cis non-hétéro, on pourrait dire logiquement qu’elle jouit du privilège cis. Or, iel n’aura pas été socialisé.e « comme un homme » ou « comme une femme » complètement durant son enfance, car iel aura sûrement toujours été considéré.e comme « différent.e » par le groupe (et ce n’est en aucun cas pour invalider la non-binarité évidemment, mais ton récit m’a fait pensé à cet autre exemple). Est-ce que le privilège cis ne serait pas forcément hétéro, tant le genre et la sexualité sont imbriqués dans notre société cissexiste ? Ou plutôt comment parler de privilège cis pour les personnes non-hétéro, sachant que ce privilège leur est régulièrement retiré par les cishet, toujours suspecté de ne pas être « vraiment » leur genre, poussant ces personnes-là à ce questionner iels-même sur leur genre assigné (comme le fait Wittig), les rendant mal à l’aise dans ce genre ?

    (après, au niveau matériel, bien sûr que les non-hét jouissent du privilège cis pour retirer un colis par ex, ou pour toute question administrative même si iels ont une expression de genre cis conformes; les personnes trans subissent une oppression bien plus grande au quotidien à l’évidence)
    En fait, ça me paraît compliqué de séparer complètement genre et sexualité dans notre société. As-tu des réponses à mes questions ou un avis ?
    Merci et des bisous!!! 🙂

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    1. Bonjour, vraiment intéressant comme question! Je ne sais pas si je pourrais entièrement y répondre en commentaire, peut-être dans un prochain article?
      Je pense qu’à l’époque, il y avait une partie des lesbiennes qui se seraient décrites comme non-binaires/trans aujourd’hui, avec notre vocabulaire contemporain. Je pense aussi que certaines femmes cis lesbiennes ont en effet un rapport au genre femme différent des femmes cis hétéro, sans pour autant qu’elles ne soient pas des femmes, car elles s’identifient comme ça. Finalement, toute personne marginalisée sur un axe aura un rapport à son genre différent, une femme noire, une femme handicapée, etc. ne partagent pas non plus la même « womanhood » que des femmes privilégiées qui entrent dans la norme ce que la société représente comme étant une femme. Cela me ramène au mythe de la féminité partagée, dénoncée par les femmes racisées qui ont une expérience différente (surtout au regard de la binarité occidentale coloniale et du fait que les normes de genres sont différentes dans d’autres cultures) mais aussi par les femmes trans qui tentent d’expliquer aux femmes transphobes (TERF) que c’est pas parce que leurs expériences sont différentes du fait de leur transidentité qu’elles ne sont pas de vraies femmes. Un article intéressant à ce sujet : https://ashemcgee.wordpress.com/2014/06/09/socialization-arguments-are-transmisogyny/
      « What experience of womanhood is experienced by all women? You probably don’t have to think very hard to see that this really is impossible, and for shared girlhood to be a thing, it needs to ignore that us women are multifaceted. »

      Les cis non-hétéro possèdent quand même le privilège cis et pas que pour retirer des colis mais sur plein de plans, surtout en 2018 en France où le mariage gay a été voté, où les gens comprennent mieux l’homosexualité etc. Ca ne veut pas dire que tout est fait, l’homophobie reste très violente mais il y a quand même un fossé entre les cis queer et les trans chez qui les taux de suicide sont bien bien plus élevés témoins de nos conditions de vie… (sans vouloir faire le concours du plus oppressé).

      Aimé par 1 personne

  2. Oui , moi aussi ce style de choses m’est arrivé (sauf que je suis un mec trans) . De toute manière , aucune personne trans a le privilège cis , meme si un mec trans est pris pour un mec cis , une meuf trans est prise pour une meuf cis et ainsi iels ne recoivent plus de transphobie frontale , iels en recoivent toujours indirectement par le biais des insultes , des remarques , des blagues transphobes … sur Internet et dans le monde non-virtuel

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  3. Bonjour.
    Loin de moi l’idée de me montrer offensante ou quoi que ce soit, mais je m’interroge.
    En tant qu’individu poli, je me dois de dire bonjour aux gens. De base, on a le choix entre monsieur ou madame puisqu’il n’y a pas d’autres mots (comment s’adresser à une personne non binaire ? On doit dire bonjour quoi ?)
    De plus quand on s’adresse à une personne, pour choisir entre monsieur ou madame, on dispose que d’une microseconde, donc on catalogue vite, c’est ainsi que fonctionne notre cerveau (c’est un mécanisme de survie, donc de base c’est indépendant de la volonté de l’humain qui ensuite analyse et corrige le tir par la suite). Donc ma question suivante est celle-ci, en plus de trouver une appellation pour les non binaires, il faudrait se rappeler que si ce n’est pas physiquement évident, comment les gens sont censés deviner au premier abord ?

    Bref, trop souvent je vois des personnes non binaire ou autre se plaindre et souffrir de la situation mais à chaque fois, aucune solution n’est apportée. Vous attendez des cis qu’iels trouvent la solution d’eux-mêmes et s’adaptent à vous. Sauf que ça, ça ne peut pas arriver puisqu’iels ne sont pas directement concernés (tu le dis toi-même, tu subi des microagressions mais tu ne dis rien, tu encaisses). Soit vous acceptez les règles du jeu et tant pis, soit vous vous mettez d’accords pour trouver une alternative et la présenter aux cis pour qu’ils sachent s’adapter.

    Ce serait plus simple pour tout le monde non ? Le vivre ensemble passe par la communication avant tout.

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    1. Solution simplisme apportée maintes fois par les personnes trans : dire « bonjour » sans titre de civilité derrière, dont la présence est parfaitement inutile pour se montrer poli.

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