Parlons des bi polyamoureuxes

Définitions utiles avant de commencer :

  • non-binaire : une personne dont le genre n’est ni 100% femme, ni 100% homme (genre neutre, genre fluide, agenre, androgyne, etc.) ;
  • bi(sexuel) : être attiré par plusieurs genres (des personnes bi peuvent donc être attirées par les personnes non-binaires) ;
  • pan(sexuel) : être attiré par tous les genres ;
  • mono/monoamoureuxe : une personne qui ne désire qu’une seule relation intime à la fois ;
  • polya/polyamoureuxe : une personne qui désire ou a plusieurs relations intimes à la fois, de façon éthique et consensuelle. Les formes que peut prendre le polyamour sont nombreuses : relations de type triade où trois personnes entretiennent toutes des relations l’une avec l’autre ; relations de type réseau où A relationne avec B et C, B relationne avec D, C relationne avec E, F et G ; avoir un partenaire primaire et des partenaires secondaires, etc. Par relation, on entend tout lien intime entre deux personnes que ce soit émotionnel et/ou physique.

Note : Les personnes bi/pan peuvent être mono ou polya. Ca dépend des gens, les deux ne sont pas forcément liés.

 

 

Le cliché selon lequel être bi c’est avoir besoin d’être avec un homme et une femme en même temps est tenace. Face à ce stéréotype, la communauté bi ne cesse de répéter que les « bi ne sont pas moins monogames que les autres ». Dans le meilleur des cas, on entendra que « certain-e-s bi sont polyamoureuxes mais pas tous-tes » (certes) et on laisse entendre que les bi polyamoureuxes seraient une petite minorité sur laquelle il n’est pas nécessaire de s’étaler. Les bi mono sont plus visibilisé-e-s par la communauté qui tente (même inconsciemment) de cacher les bi polya sous le tapis, ces « mauvais bi », ces « bi qui font tache ».

Pourtant, il serait temps de parler de nous. Par expérience, je connais plein de bi (ou pan) polyamoureuxes.

 

Alors concrètement ça veut dire quoi être bi et polya simultanément ? Il est difficile de répondre à cette question en une seule phrase, en raison de la diversité de personnes qui existe. En effet, la bisexualité est un spectre, tout le monde ne la vit pas de la même manière. Le polyamour, quant à lui, peut prendre plein de formes différentes. L’intersection des deux est donc à plus forte raison probablement très divers.

Il y a des personnes bi qui sont polyamoureuses mais sont indifférentes au(x) genre(s) de leurs partenaires. Au contraire, il y a des personnes bi polya pour qui c’est important, et notamment pour qui il est important d’avoir des partenaires de genres différents (on y reviendra).

Il y a des personnes bi polya qui n’ont que des relations avec les personnes d’un seul genre à un instant donné, ou au contraire des bi polya qui ont des relations avec les personnes de genres différents à cet instant donné. Soit par le fruit du hasard, soit parce qu’elles ont activement recherché cette configuration ou à créer les situations pour – même si en relations, les choses ne peuvent pas toujours être « préméditées » et peuvent nous « tomber » dessus.

 

En ce qui me concerne, j’aime bien avoir des partenaires de genres différents en même temps. J’y trouve une sorte d’équilibre, ça se complète avec ma bisexualité.

En effet, j’ai eu plus de mal à faire mon coming-out bisexuel car admettre mon identité bi revenait aussi à admettre (pour moi) que je souhaitais entretenir une relation avec une femme en dehors de mon couple avec un homme. Et inversement, admettre que je voulais plusieurs partenaires revenait à m’outer en tant que bi puisque je voulais des partenaires de plusieurs genres. Je n’avais pas envie de quitter mon partenaire masculin et j’avais aussi envie d’explorer ma bisexualité avec une personne d’un autre genre (femme ou non-binaire à l’heure actuelle, mais à l’époque je ne connaissais pas bien la non-binarité donc je parlais surtout des femmes).

J’ai donc commencé à faire des recherches sur la non-monogamie (sans avoir le mot polyamour à ma disposition) via la bisexualité. Je suis tombé sur plein de témoignages de personnes bi en couple dit hétéro qui avaient une relation avec une personne du même genre à côté. C’était plus souvent des femmes, car les relations entre femmes étant moins valorisées, l’homme du couple se sent moins menacé et est alors plus permissif. C’est typiquement un cas de la règle sexiste du « one penis only » (un seul pénis). Ce qui est problématique mais pas tout à fait le sujet de cet article donc revenons à nos moutons. Quand j’ai commencé à parler d’avoir une autre relation à mon partenaire masculin, je l’ai donc fait en parlant de bisexualité au début, pas de polyamour. C’est sur cette base qu’on a discuté de la question. Après, j’ai connu le concept du polyamour et j’ai pu explorer cette question avec plus d’outils théoriques.

Pourquoi est-ce que je souhaitais aussi une relation avec une femme (ou avec une personne non-binaire, mais encore une fois je n’en étais pas à ce stade de ma réflexion à l’époque) me demanderez-vous ? Pour plusieurs raisons.

Tout d’abord, même si j’avais eu des relations ambiguës avec des femmes auparavant (vive les soirées pyjamas), je n’avais jamais eu de relation ni sérieuse, ni dans un contexte où ma bisexualité était connue et assumée. Les hétéros vont en général passer l’adolescence et leur vie de jeune adulte à expérimenter avec des personnes différentes. Les gays auront moins ça, surtout selon l’âge de leur coming-out, mais une fois qu’iels sont out, iels vont forcément être amené-e-s à explorer leur homosexualité. Par contre les personnes bi (ou pan), sont souvent dans des relations avec une personne du genre « opposé » – parce que 1. elles sont plus faciles à trouver dans un monde hétéronormatif 2. le couple s’est souvent formé avant leur coming-out bi. Et le coming-out bi a la particularité de ne pas impliquer de vouloir quitter son partenaire du genre « opposé » contrairement à un coming-out gay par exemple. Ce qui fait que les bi qui se sont mis-e en couple avec une personne du genre « opposé » avant leur coming-out n’ont jamais la possibilité d’explorer leur bisexualité avec quelqu’un d’un autre genre que celui de leur partenaire actuel, à moins d’une situation de polyamour.

Alors vous allez me dire, « oui mais la bisexualité n’implique pas d’avoir besoin d’expérimenter avec plusieurs genres ». Certes. Mais on peut avoir envie d’explorer notre identité, notre sexualité. Expérimenter n’a rien de mal, ça permet de mieux se connaître aussi. Et dans une société hétéronormative où on se retrouve avec un partenaire à long-terme du genre « opposé » parce qu’on n’a pas eu l’occasion de connaître autre chose, même si on l’aime beaucoup, on ne peut s’empêcher de se demander à côté de quoi on est passé, et se dire qu’on s’est fait volé une part de nous même. Naturellement, on est curieuxes de ce qui est inconnu et différent. Car, quoiqu’on en dise, les relations ne sont pas les mêmes selon le genre de la personne avec qui on sort. Dans une relation homme (cishet)/femme ou homme (cis)/non-binaire, on a nécessairement un déséquilibre qui émane du patriarcat. Il a beau être très renseigné et ouvert, il y a un niveau de compréhension auquel il ne peut pas accéder en tant que non-concerné. Il y a toujours des moments où il fera des petites remarques de mansplaining et autre, et où il faudra faire de la pédagogie. Alors qu’avec une personne non-binaire par exemple, on a une profonde compréhension mutuelle dont j’ai besoin dans ma vie. C’est reposant. Et c’est la deuxième raison qui me pousse à vouloir des partenaires de genres différents : les choses que j’en retire sont différentes. Sans essentialiser « la femme » et « l’homme », il y a juste des différences socio-culturelles factuelles.

 

Notons également que le polyamour est aussi une bonne solution pour les personnes bi variorientées, c’est-à-dire dont les attirances sexuelles et romantiques ne coïncident pas. Par exemple, une femme bi attirée romantiquement par les femmes mais sexuellement par les hommes (parfois appelée homoromantique-hétérosexuelle) pourra ainsi entretenir une relation romantique avec une femme et une relation sexuelle avec un homme. Elle pourra alors obtenir de ces deux relations tous ses besoins relationnels, ce qu’une relation monoamoureuse n’aurait pas permis.

 

5BnoFHILe drapeau bi-polya : les drapeau bi avec le symbole polyamoureux (pi) dessus

 

Etre bi et polya comporte certaines difficultés supplémentaires. En effet, lorsqu’on partage plusieurs identités marginalisées, on subit une addition des deux oppressions mais également une situation spécifique issue du croisement entre les deux.

Ainsi, comme expliqué dans l’introduction de cet article, en plus de la biphobie et la polyphobie habituelles, on est aussi accusé au sein de notre propre communauté de renforcer les clichés sur les bi en étant justes nous-mêmes. On est encore moins représentés dans les médias puisque le peu de visibilité bisexuelle va souvent à des bi mono. C’est pour ça que j’ai autant adoré Dirty Computer de Janelle Monae, où elle se met en scène avec une femme et un homme. Pourtant, on a entendu parler uniquement de bisexualité/pansexualité au sujet de son album et le clip Make me feel a été décrit comme un « hymne bi », effaçant l’aspect polyamoureux de l’histoire.

 

 

On se confronte aussi à des situations qui existent lorsqu’on est bi/pan, polya et qu’on a des partenaires perçus comme étant de genres différents puisqu’on devient visiblement bi et polya à la fois (je ne dis pas qu’on ne peut pas être visible autrement, ni qu’en étant invisible on ne subit pas d’oppression, mais je parle des difficultés qui peuvent être liées à cette situation particulière). Pour moi, il serait plus facile d’assumer publiquement un-e partenaire avec qui je serais visiblement queer dans une configuration monoamoureuse plutôt que de me retrouver avec plusieurs partenaires de genres différents dans une situation polyamoureuse, et ce même si je pourrais « avoir l’air hétéro » avec l’un de ces partenaires à un instant donné. Tout simplement parce que c’est « la double peine ». On se dira non seulement que je ne suis pas clairement hétéro mais qu’en plus je suis un débauché qui sort avec tout ce qui bouge, voire qui trompe son partenaire. Les hétéro pensent déjà que les bi et les queers en général ont envie de sauter sur tout ce qui bouge, alors être visiblement bi-polya n’aide clairement pas…

Le polyamour est un vecteur de notre visibilité bisexuelle lorsqu’on a des partenaires de genres différents, comme je le remarquais dans le paragraphe précédent. Ce qui pose plus de difficultés, mais est aussi empouvoirant quelque part. J’emmerde la politique de la respectabilité qui voudrait que je dise « je suis bi mais je ne veux pas un homme et une femme en même temps hein » pour m’assimiler dans un schéma hétéro-mononormatif. Oui, car c’est pratique de pouvoir effacer la bisexualité des gens qui sont monoamoureux dans le système. Les personnes bi mono finissant plus fréquemment avec une personne du genre « opposé » (parce qu’il y a plus d’hétéro et qu’ils se trouvent plus facilement, c’est statistique !), ça arrange bien l’hétérosexisme de pouvoir les ranger au placard et les qualifier d’hétéro contre leur gré. Quand t’es bi et polya, le système a plus de difficultés à faire ça, car t’es visiblement bi. Alors stigmatiser les bi-polya permet de contrôler cette communauté. On les dépeint comme des infidèles, des « p*tes », des gens qui ne recherchent que le sexe, etc. Puis on faire croire que tous-tes les bi sont comme ça, évidemment le reste de la communauté a envie de s’en distancier. Comme c’est devenu un cliché diabolisant, iels veulent écarter facilement le sujet pour chercher l’approbation des hétéros : « non, non c’est un cliché » et hop sous le tapis. Ca permet aussi à l’hétérosexisme de se prémunir que les bi mono n’aient pas l’indécente idée de penser au polyamour. Bref, bi-polya c’est un stéréotype, mais c’est surtout une expression radicale de la bisexualité*.

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Extrait du clip Make me feel the Janelle Monae

 

 

*On peut exprimer radicalement sa bisexualité d’une manière différente aussi, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit.

 

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