Peut-on critiquer certaines étiquettes ?

Dans le milieu militant, concernant l’existence ou le choix des étiquettes, il y a deux écoles :

D’un côté, l’attitude « gatekeeping » où toute étiquette nouvelle et/ou peu connue et/ou peu intelligible pour le groupe dominant est rejetée. Les arguments couramment employés sont alors « ça décrédibilise notre mouvement » ou « ça n’existe pas, ce sont des gens qui s’inventent des identités » ou « il y a trop d’étiquettes ».

De l’autre côté, l’attitude « safe » où le choix d’une étiquette est purement individuelle et intouchable. La philosophie est la suivante : « chacun-e s’identifie comme iel veut et les moutons seront bien gardés ».

On comprend aisément pourquoi le safe est si peu permissible de critiques : si on s’autorise à critiquer les étiquettes des autres, alors où s’arrête-t-on ? Comment savoir si ces critiques sont raisonnables ou motivées par une mauvaise compréhension ? N’est-il pas plus prudent de tout accepter plutôt que de risquer de rejeter des gens qui ne devraient pas l’être ? S’éloigner un tant soit peu du safe pourrait s’avérer être une pente glissante vers le gatekeeping… Il est donc difficile de trouver un équilibre.

Pourtant, on ne devrait pas s’interdire des réflexions au sujet des étiquettes par peur d’être problématiques.

Il est en effet utopique de croire que le choix d’une étiquette est purement individuel sans aucune influence systémique.

On sait par exemple que beaucoup de personnes fuient le mot bi par biphobie intériorisée. Dès lors, dire que chacun-e s’identifie comme iel veut et les moutons seront bien gardés n’aide aucunement à résoudre ce problème de biphobie. Bien sûr, il ne s’agit pas d’attaquer personnellement les gens, cela n’a aucun intérêt. La solution est plutôt de parler de bisexualité, de la déstigmatiser et rappeler aux gens qu’iels sont légitimes à s’identifier comme tels. A problème systémique, solution systémique.

On peut en dire de même avec les personnes non-binaires qui fuient le terme trans soit par transphobie intériorisée, soit par sentiment de rejet de la part de la communauté trans encore trop polluée par l’enbyphobie. La solution est de rappeler que les personnes non-binaires sont légitimes à s’identifier trans et à lutter contre l’enbyphobie au sein de la communauté trans.

Il existe aussi des usages d’étiquettes dénués de sens ou problématiques.

Par exemple, en anglais le terme « straight » désigne une orientation hétéro dans le sens de la norme (un homme ou une femme attiré-e exclusivement par le genre dit opposé) et des privilèges qui vont avec. Straight et heterosexual présentent donc une nuance de sens, même si on peut argumenter qu’heterosexual est lui aussi chargé de la notion de privilège de part son usage courant. En tous les cas, le concept de straight repose grandement sur la binarité de genre. Or, les personnes non-binaires, par définition, ne correspondent pas à cette binarité et ne jouissent aucunement des privilèges straight. Par conséquent, dire que les personnes non-binaires peuvent être straight n’a pas de sens.

Tout comme dire que les personnes asexuelles et/ou aromantiques peuvent être straight n’en n’a pas, puisque leurs attirances ne correspondent pas au moule normatif hétéro ( = hétérosexuel + hétéroromantique).

Notons qu’en français nous n’avons pas cette distinction nuancée entre heterosexual et straight. Le terme francophone hétérosexuel est donc très chargé d’une connotation normative et privilégiée. Ainsi, on peut faire les mêmes remarques à la distinction près que certaines personnes utilisent hétérosexuel pour signifier une attirance pour un genre « différent » et pas nécessairement « opposé dans la binarité ». Ainsi, une personne non-binaire attirée par les hommes pourrait se définir hétérosexuelle parce qu’elle est attirée par un genre différent. Néanmoins, je doute de la pertinence d’utiliser un terme qui dénote d’un groupe dominant lorsqu’on n’a pas ces privilèges.

Enfin dans les tréfonds de Tumblr on tombe souvent sur de nouveaux termes clairement problématiques. Cela arrive en général sur des blogs où n’importe qui peut proposer n’importe quoi en anonyme. Cela soulève trois problèmes : 1. des trolls peuvent poster et se faire passer pour des vrais, 2. l’anonyme et le format court du post limite en général les explications supplémentaires donc on se retrouve souvent avec une définition obscure lancée dans la nature sans suites ce qui rend l’outil qu’est l’étiquette caduc, 3. les personnes qui postent peuvent avoir de l’oppression intériorisée ou n’être pas très au courant des notions militantes et créent donc des termes problématiques. Ca ne veut pas dire qu’il faut un doctorat en militantisme queer pour créer un terme, mais un minimum de connaissances basiques est requis pour éviter les aberrations. Et oui, je parle bel et bien d’aberrations, comme par exemple « cistrans »… Deux termes complètement incompatibles. Non, on ne peut pas être trans et cis à la fois, ni même « un peu cis ». « Cistrans » m’a tout l’air de transphobie intériorisée. J’ai encore pu lire « transgénital » pour désigner une personne trans qui veut modifier ses organes génitaux. Or, on a déjà dit que classer les personnes trans selon leurs organes génitaux ou leurs chirurgies est cissexiste. Je doute que la personne ayant proposé un tel terme soit transmédicaliste vu le contenu très éloigné de cette idéologie des Tumblr lisant toutes ces étiquettes, mais elle doit être probablement mal informée ou au tout début de ses réflexions sur la transidentité.

Je pense donc qu’il faut être vigilant-e-s avec ce type de Tumblr. Il y a des choses intéressantes mais il faut y faire du tri, ce qui n’est pas forcément évident car les termes y foisonnent. J’y pioche de temps en temps quelques termes qui me paraissent pertinents et combler un vide lexical. Autrement, je préfère aujourd’hui éviter de lister trop d’étiquettes dont on ne connaît pas bien la provenance.

En conclusion, bien sûr que l’on peut critiquer avec parcimonie certains termes ou leur utilisation. Une quantité raisonnable de critique est sain et important politiquement pour réguler notre activité militante. Par contre, on peut le faire avec un minimum de pédagogie et d’entraide. Les autres membres de notre communauté ne sont pas l’ennemi, au contraire. Leur gueuler dessus ne sert à rien du tout à part se diviser. Je pense que la bienveillance entre nous est super importante. Tout le monde n’en est pas au même point de réflexion ou de développement identitaire. Les gens évoluent et leurs opinions militantes aussi.

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3 commentaires sur “Peut-on critiquer certaines étiquettes ?

  1. Mais juste, comment vous (le mouvement queer) faites pour jamais vous poser la question de la réalité sociale *concrète* ou de la pertinence politique de vos théories? Ca vous arrive de regarder le monde social, en sortant où à partir de données quelconques et d’essayer d’y retrouver les catégories que vous rabâchez et complexifiez indéfiniment sur internet depuis une bonne dizaine d’année?
    Par ce que la critique que les gens vous font, que ce soit les féministes radicales ou des trans un poils moins libéraux (mais c’est l’hôpital qui se fout de la charité) c’est que vos étiquettes elles ne correspondent à rien de concret.
    Si on allait dans la rue, qu’on regardait les gens et que je vous demandais : quels sont ceux qui sont socialement dominants, quels sont ceux qui sont socialement dominés, vous seriez vraisemblablement pas foutu de me répondre puisque n’importe quel homme qui se déclare femme ou non-binaire passe automatiquement dans la catégorie martyre du patriarcat.
    D’ailleurs j’ai jamais trouvé un seul militant queer, et je dis bien PAS UN (1!) qui soit foutu de me dire d’où vient le patriarcat. Et pour cause : pas un est foutu de me donner une définition non circulaire et concrète de femme. « c’est quelqu’un qui s’identifie comme femme » -> S’identifie comme quoi?, « c’est quelqu’un qui est perçu comme femme dans la société » -> Perçue comme quoi?, « c’est un ressenti » -> Quel ressenti? c’est quoi un ressenti de femme? Comment un ressenti abouti à des rapports de domination?.
    Et je parle même pas des conséquences sur (l’in)action politique :
    On vous met sous le nez des pages et des pages de statistiques qui montrent qu’il y a un rapport de domination basé sur LE SEXE BIOLOGIQUE (par ce que oui, vous y pensez pas, mais quand vous citez des chiffres par exemple sur les taux d’agressions sexuelles des femmes, écarts de salaires etc…, c’est des enquêtes et des compilations de données basées sur le sexe biologique, pas sur l’auto-déclaration. Ce que ça met en avant c’est la domination d’une partie de la population sur la base de son sexe, pas plus pas moins), les femmes s’organisent donc en non-mixité basée sur le sexe, pour lutter contre les causes et les effets concret de cette domination.
    Et pendant ce temps vous vous êtes là à vous palucher sur vos délires métaphysiques « haaan le sexe ça existe pas » « mon identité est trop complexe il me faut un mot spéciaaal » « faut donner de la visibilité aux NB et aux xenogenreees » « le féminisme c’est pas que pour les femmes » « ci ou ça est pas assez inclusif » « Au secours je sais plus différencier les étiquettes pertinentes des trolls ».
    Vous foutez rien, voire vous sabotez les initiatives non mixtes et vous menacez les femmes qui les organisent. Et le plus drôle c’est que derrière c’est souvent les mêmes qui vont venir chouiner que les marches de la fiertés sont pas assez politisées….vous avez toutes l’année pour faire de la politique. Allez-y on vous regarde… Mais bon vous pouvez pas par ce que quoi que vous pourriez faire ça sera jamais « inclusif » (comprendre : inclusif des hommes et des hétéros. Par ce qu’il faut vraiment faire exprès pour pas voir que c’est vers ça que tendent tous les ajouts de lettres dans « LGB » à partir du B inclus, et toutes les nouvelles étiquettes)
    Votre théorie c’est juste du développement personnel. C’est fait pour que chacun vienne raconter sa petite vie à travers des mots dont vous avez pas le droit de fixer les définitions pour pas faire du « gatekeeping ». Vos seules revendications c’est d’étendre la définition des mots, comme si les rapports de dominations étaient basés sur des définitions et pas une réalité matérielle. On dirait que vous vivez exclusivement dans le monde du langage.
    Du coup je vais vous faire gagner du temps, c’est pas si compliqué : une « étiquette » est pertinente si elle reflète une réalité sociale. C’est tout. On s’en fout du reste.
    (Et non, des gens qui déclarent que c’est leur ressenti ou leur identité c’est pas une réalité sociale. Il y a des gens qui se sentent appartenir à la race aryenne, ça en fait pas une réalité sociale. A moins qu’on ait pas le droit de critiquer cette étiquette là non plus…)
    La moindre des choses avant d’aller « faire de la pédagogie » ça serait d’avoir une théorie cohérente et explicative. Je suis sûr qu’au fond même vous vous le savez très bien quelles étiquettes sont bullshit. Et que « non-binaire » en fait parti.
    Bon courage à faire le tri dans ce bordel individualiste…

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  2. Merci pour cet article super intéressant et qui fait totalement sens. J’avais majoritairement l’attitude « safe » mais avec parfois des levés de sourcils. Ça aide à mieux comprendre ma propre atttitude de lire des mots posés, thank you!

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