Attention aux théories queer féministes pseudo-scientifiques

Le 30 novembre 2018, Cheek Magazine a publié un article de Juliet.te Drouar intitulé « A quand une pilule de testostérone micro-dosée pour les femmes ? » dont je vous fais un petit résumé tout en exposant mes critiques – en espérant bien représenter la pensée de l’auteur-e.

L’article part du postulat suivant : les taux hormonaux des femmes en testostérone (T) seraient si bas aujourd’hui en raison des rapports de domination. Autrement dit, il y aurait eu une interaction biologie – sociologie faisant évoluer ces taux de T vers le bas, notamment à cause de l’assignation de certaines activités dites « féminines » aux femmes. L’article donne pour exemple le fait que les taux de T augmentent chez les femmes athlètes. Ca ne me paraît pas forcément improbable, il faudrait faire une recherche bibliographique solide sur la sélection sexuelle chez l’être humain mais l’auteur-e n’a pas daigné nous donner des sources pouvant aller dans le sens de sa théorie. Enfin, il y a deux-trois sources mais pas de réelle bibliographie, que des extrapolations à partir des questions de tailles et d’alimentation. Mais bon, je ne vais pas m’étendre trop là-dessus, ce n’est pas encore la partie qui me pose particulièrement problème.

L’auteur-e fait ensuite l’éloge de la T (« une alliée de la libido, de la production de muscle, du brûlage des graisses, et est un anxiolytique et antidépresseur »). Selon iel, une solution serait donc de produire une pilule micro-dosée en T pour les femmes. Je cite : « Une pilule micro-dosée en testostérone serait un outil opérationnel et subversif pour redévelopper les corps atrophiés, mais surtout une idée pour penser la performativité des genres sur les sexes et les mécanismes de domination à leur origine : physique. » Qualifier les corps des femmes comme « atrophiés », c’est vraiment charmant (sarcasme). Pourquoi ce langage si dégradant empreint de misogynie ? D’autre part, l’article semble assez unilatéral et dépourvu de nuance. On se doute que l’auteur-e ne préconise pas de mettre tout le monde sous pilule de T, mais c’est grandement passé sous silence. Les hormones ne sont pas les seuls outils de subversion et toutes les femmes n’ont pas nécessairement envie d’une pilule micro-dosée en T – de même que toutes les personnes trans afab n’ont pas nécessairement envie de prendre des hormones. Faisant partie de ce dernier groupe, j’aimerais autant qu’on ne qualifie pas mon corps « d’atrophié », c’est violent et assez inutile. Cette terminologie sensationnaliste semble être utilisée de façon volontaire pour choquer les lecteur-ices et les faire adhérer au propos. D’ailleurs, aucune mention des femmes trans ou des personnes non-binaires amab ; aucune mention de celleux qui choisissent de transitionner en prenant des oestrogènes.

L’auteur-e continue son propos en remarquant que les femmes cisgenres sont déjà « gavées » d’hormones via la pilule contraceptive, et que la prise d’hormone chez les personnes trans n’est ni plus ni moins extraordinaire que celle chez les femmes cis. Et là dessus, je rejoins Juliet.te Drouar. J’en ai d’ailleurs déjà parlé, les personnes cis prennent des hormones, ont recours à l’épilation laser, à des chirurgies, etc. Tout comme les personnes trans. La différence c’est que les parcours des personnes trans sont sensationnalisés et considérés comme transgressifs.

Par contre, l’auteur-e dit « Finalement les femmes cis et moi, on transitionne autant, mais on transgresse ou pas. » et je ne suis pas d’accord pour poser le mot « transition » sur le fait qu’une femme cis prenne la pilule contraceptive, ça n’a pas la même finalité ni la même fonction sociale. Il faut tout de même faire attention à ne pas tout mélanger.

A partir de là, l’article se gâte fortement et entre dans le territoire de la théorie pseudo-scientifique frôlant dangereusement les théories du complot. Première chose qui devrait vous interpeler, c’est le fait de qualifier la science de religion (je cite : « La science est une religion (patriarcale) quand elle prétend expliquer sans équivoque ce qu’il s’est passé depuis 4,5 milliards d’années. »).

On va mettre les points sur les i. La science n’a rien d’une religion. Pourquoi ? Parce qu’un résultat scientifique est considéré comme valide uniquement sous les conditions suivantes :

  • les chercheur-ses ont utilisé une démarche d’investigation rigoureuse (questionnement, hypothèses, expérience, résultats, analyse, conclusion) ;
  • les chercheur-ses ont été transparents sur leurs méthodes, leurs échantillons et ont envisagé et chercher à limiter les biais possibles ; les résultats scientifiques sont analysés avec des méthodes robustes.
  • les résultats de l’expérience sont reproductibles (c’est pourquoi une expérience sera reproduite par d’autres équipes et fera l’objet de nouvelles publications) ;
  • la science évolue perpétuellement et se remet en question (une découverte peut venir balayer d’anciennes théories).

Au contraire, la religion se base sur des croyances et sur un ensemble de textes qui n’a pas évolué depuis des siècles. La science et la religion sont donc deux domaines disciplinaires complètement distincts.

Le problème, c’est que le grand public est mal formé à la démarche d’investigation. Elle est rarement correctement enseignée à l’école. On se retrouve donc avec des gens qui pensent que les savoirs qu’on leur a enseignés à l’école sont corrects et immuables – alors qu’ils sont bien souvent simplifiés et donc faussés pour faciliter leur assimilation à un jeune public ; de plus, les manuels scolaires sont rarement à la pointe de la recherche. On a donc appris à ces gens que les femmes ont des chromosomes XX et les hommes ont des chromosomes XY et que c’était comme ça. Et comme ils connaissent mal la science, ils n’ont pas un raisonnement scientifique qui leur permet de remettre cela en question et restent bloqués dessus. Leurs idées peuvent alors devenir des croyances dogmatiques. Mais ces gens ne font pas de la science.

Une chose est cependant vraie : le fait que la société influe les découvertes scientifiques et introduit certains biais (voir par exemple « Le sexe n’est pas les chromosomes : l’histoire d’un siècle de conception erronée sur X et Y« ). Je suis donc entièrement d’accord sur le fait qu’il est extrêmement important que la recherche soit faite par une diversité de personnes (des femmes, des personnes trans, des personnes intersexes, des personnes neuroatypiques, etc.). Cela limiterait les biais sociologiques et permettrait de faire des recherches avec une approche non-oppressive.

Sachez d’ailleurs que l’épistémologie est l’étude critique des sciences et est un champ disciplinaire à elle toute seule.

Bref, je continue avec l’article en citant un extrait de la fin : « il faut poser l’hypothèse tout aussi probable d’humanités originelles avec des sexes et des modes de reproduction sexuée/asexuée (…) Par exemple, il est impossible de prouver que des cas d’hermaphrodisme fertiles* n’ont pas existé chez les humains. (…) Qui dit que la parthénogénèse** n’est, ou n’a pas été une possibilité chez l’être humain ? Ou encore que le mythe de l’androgyne de Platon*** n’est qu’une interprétation : il a peut-être tout simplement existé. »

Là on est clairement dans de la pseudo-science limite complotiste. S’il y avait eu des cas d’hermaphrodisme fertile dans l’espèce humaine, pourquoi ne retrouve-t-on pas des modes de reproduction par hermaphrodisme chez d’autres espèces de mammifères, notamment chez les primates ?

Et concernant la parthénogenèse, c’est mignon de nous mettre un lien vers un cas de parthénogénèse chez le dragon de Komodo… mais où sont des sources solides qui iraient dans le sens d’une telle hypothèse ? La parthénogenèse est phénomène est assez rare et surtout (quasi) impossible chez les mammifères. Tout n’est pas un complot patriarcal…

Bon et le mythe de Platon, c’est la cerise sur le gâteau… Ce mythe dit qu’il existait chez les êtres humains une « race androgyne » qui était la fusion d’un mâle et d’une femelle. Les humains devant trop insolents, les dieux ont décidé de les séparer en deux, créant ainsi l’homme et la femme et expliquant leur complémentarité. C’est un mythe profondément hétéro-cis-centré qui n’a aucun fondement scientifique. Pour quelqu’un qui critiquait le soi-disant aspect religieux de la science un peu plus tôt, c’est fort de café. Je n’ai pas le sentiment que l’auteur-e y croit vraiment, ça à l’air d’être plutôt une référence balancée comme ça encore une fois pour faire dans le sensationnalisme.

En lisant cet article pour la première fois, j’ai pensé qu’il s’agissait d’une parodie. Après réflexion, il me semble on-ne-peut-plus-sérieux. La dernière partie notamment me rend perplexe et ne dispose d’aucune source étayant les hypothèses proposées, autre qu’un lien sur le dragon de Komodo. Un peu faiblard tout ça. L’auteur-e se tire tout-e seul-e une balle dans le pied avec des théories pseudo-scientifiques complotistes. Bref, faites attention à ce que vous lisez et à ce que vous relayez.

 

*ne pas confondre hermaphrodisme fertile et intersexuation ; l’hermaphrodisme désigne un individu qui a les deux sexes, soit alternativement soit simultanément. On le rencontre chez les poissons clown, les escargots, les grenouilles, etc.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Hermaphrodisme#Hermaphrodisme_en_zoologie

**forme de reproduction asexuée où les femelles arrivent à produire une descendance sans mâle

https://fr.wikipedia.org/wiki/Parthénogenèse#Mammifères

***pour lire le texte :

https://www.philolog.fr/le-mythe-de-landrogyne-texte-de-platon/

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