Transphobie et émasculation punitive au cinéma (Les garçons sauvages, etc.)

[AVERTISSEMENT : transmisogynie, mutilations génitales, narration de viols > des avertissements intermédiaires vous permettront de sauter les passages les plus détaillés]

Longueur : moyenne ; temps de lecture : environs 10 minutes.

Résumé : Le film Les garçons sauvages, tout comme The Assignment ou encore La piel que habito, utilise un trope dans lequel un homme cis est puni pour ses crimes en étant « transformé » en femme. Ces films sensationnalistes nourrissent des fantasmes transphobes sur fond d’homophobie, souvent au profit d’un « film artistique ». Ils sont de plus extrêmement misogyne en représentant le fait d’être une femme comme étant une punition et en déresponsabilisant les hommes cis de leurs violences.

 

 

En me baladant tranquillement sur Facebook, je tombe sur un article de Komitid qui fait l’éloge d’un film intitulé « Les garçons sauvages » de Bertrand Mandico et sorti en 2018. L’auteur de l’article le décrit comme un chef d’œuvre queer mais dans les commentaires, les gens qualifient le film de transphobe. Je décide donc de me renseigner plus.

Rien qu’en vous expliquant le synopsis, un certain nombre d’entre vous va très vite comprendre le problème : un groupe de cinq jeunes violeurs est emmené par un capitaine étrange dans une expédition punitive sur une île bizarre. Il y a là des plantes « hormonales » en forme de phallus dont ils boivent l’abondant nectar blanchâtre qui gicle dans une scène de fellation végétale collective. Cela leur fait pousser des seins et perdre leur pénis, et ils deviennent des femmes toutes douces – donc vous avez compris, sucer des bites ça fait perdre sa virilité d’après ce film (homophobie bonjour). Notez que les personnages principaux sont tous incarnés par des femmes cis (des femmes assignées femmes à la naissance, donc pas transgenres). On a donc des femmes cis qui jouent des hommes cis qui deviennent soi-disant des femmes trans mais qui sont en fait toujours des hommes (vous aussi vous voulez une aspirine ?) ; car oui, chères personnes cis, le genre n’est pas les organes génitaux.

Vous commencez à comprendre le souci avec ce film, tourné à moitié en noir et blanc avec une esthétique bien particulière dans l’optique de rendre cela « tellement artistique ». Pour vraiment appréhender l’ampleur des dégâts, je pense qu’il faut que je vous narre mes réactions en direct aux trente dernières interminables minutes de cette daube – oui je vais spoiler, mais je vous assure, vous voulez vous épargner le visionnage de ce film. Pour celleux qui veulent sauter ce passage, cela concerne l’encadré en gris ci-dessous.

 

 

[AVERTISSEMENT : narration de viols]

Nous en sommes au moment où le pénis d’un des gars se détache devant son air horrifié et est emporté par la mer… Au secours… Et que le second se moque en lui baissant son pantalon de force et en disant « il est devenu fille ! » Et ça continue par une scène de viol (je vous épargne les détails). Je… Et maintenant le violeur perd son pénis dans le sable (on l’avait vu venir…) et le cherche en disant « ma queue… ! » WTF. Il la retrouve et l’autre lui dit « tu vas faire quoi de ta queue ? » et il répond « qu’est-ce que tu veux que j’en fasse ? ». Il va « l’enterrer dignement »… MAIS C’EST QUOI CE FILM !?? Il reste encore 20 minutes de cette daube « artistique », j’en peux plus. J’aurais regardé pour la science et que les générations futures n’aient pas à subir ça lol. Maintenant ça se tripote les seins en rigolant bêtement et les meufs finissent le film à moitié à poil. Après les viols et la transphobie, il fallait bien un peu de fétichisme lesbophobe pour parfaire le tableau ! Et y’en a un qui n’a qu’un sein car « il s’accroche à son ilot de virilité » (comme le capitaine qui les a amené sur l’île qui lui aussi n’avait qu’un sein). On lui dit (attention, réplique de l’année) : « Ca ne t’intéresse pas de devenir une femme ? Regarde comme elles sont belles avec leur petit cul rond, leurs seins qui défient l’apesanteur ». Franchement, le mec qui a fait ce film, il se branlait en écrivant le scénario ou quoi ? Et puis ça nourrit par dommage collatéral l’idée transphobe de l’autogynéphilie [1] sur fond d’exotisme d’une ile tropicale étrange (une vieille théorie qui dit que les femmes trans lesbiennes transitionneraient parce qu’elles seraient attirées sexuellement par se voir elles-mêmes en femme et qui est complètement fausse). Ça continue : « Un monde féminisé empêcherait guerres et conflits […] l’avenir est femme » (coucou pseudo-féminisme de bas étage). C’est vite dit, elles viennent de buter 4 marins qui ont débarqué. Et le dernier qui n’avait qu’un sein devient le nouveau capitaine qui emmènera les prochains violeurs sur l’île pour qu’ils deviennent des femmes… Ouah, la chute de ouf (sarcasme).

 

Bon, voilà… Si vous pensiez que les pires films c’était ceux avec des mecs cis qui jouent une femme trans pour gagner un oscar[2] (coucou The Danish Girl), et bien voilà qui vous montre qu’on peut faire tellement pire. D’ailleurs, le trope [3] de l’émasculation punitive transphobe n’est pas uniquement présent dans ce film. Cela me rappelle deux films : La piel que habito et The Assignment. Comme vous ne voulez pas voir ces films non plus, laissez-moi vous spoiler encore une fois (vous pouvez toujours sauter les deux encadrés gris ci-dessous).

 

[AVERTISSEMENT : mutilation génitale, viol]

La piel que habito (la peau dans laquelle j’habite), de Pedro Almodovar, est sorti en 2011 et raconte l’histoire d’un chirurgien qui punit le violeur de sa fille en le kidnappant pour le « transformer en femme » (comprendre en faisant une vaginoplastie, une mammoplastie et une féminisation faciale forcées). Vous pensiez que ça ne pouvait pas être plus glauque jusqu’au moment où le chirurgien couche avec sa victime, qui arrive finalement à s’enfuir et va retrouver son amie lesbienne sur qui il fantasmait depuis le début du film et avec qui il va pouvoir assouvir ses désirs maintenant qu’il est devenu une femme (parce que sans fétichisation lesbophobe, c’est moins drôle #sarcasme). Le personnage est incarné par un homme cis puis par une femme cis après l’opération. C’est donc l’histoire d’un homme cis prétendument devenu femme trans incarné par un homme cis puis par une femme cis (vous voulez une autre aspirine ?)

The Assignment (ou Re-Assignment), sorti en 2017, raconte l’histoire de Frank, un tueur à gage, qui a tué le frère d’une chirurgienne. Celle-ci décide pour le punir de le « transformer en femme ». Elle explique : « La raison de cette opération est simple… Tu as tué mon frère… C’est un rappel des choses horribles que tu as faites. Je t’ai libéré de ta prison macho. Je te donne une chance de recommencer à zéro. » Et bien sûr, vient le moment où Frank revoit une de ses partenaires, et oh mon dieu, il est « devenu une femme », qu’est-ce que c’est sensationnel ! Et coucou, la fétichisation lesbophobe, tu nous avais manqué ! Frank est incarné par une femme cis, Michelle Rodriguez, qui au passage est bisexuelle – comme quoi les cis queers font autant de la merde que les autres parfois. C’est un film d’action dont l’ambiance est franchement glauque.

Description de l’image :

La parodie d’un traducteur Google. D’un côté, il y a écrit « Re-assigment » en « Cislandais » et le traducteur propose de « détecter l’oppression » et d’essayer avec l’orthographe « transphobe ». De l’autre côté, en « français », la traduction proposée est la suivante : « Une femme cis jouant un homme cis censé être devenu une femme trans après une chirurgie punitive dans un film sensationnalisant la vie des personnes trans parce qu’un homme cis jouant une femme trans c’était plus assez « tendance » – mais on y aura tout de même encore le droit avec Anything car Matt Bomer veut son Oscar ».

 

Les trois films dont je viens de parler utilisent le trope suivant : des hommes violeurs qui sont punis pour leurs crimes en subissant une opération non consentie visant à les « transformer en femme », le tout dans une ambiance glauque et sensationnaliste. Les personnages y sont joués par des femmes cis qui jouent des hommes cis qui deviennent des femmes trans mais qui sont en réalité toujours des hommes parce qu’encore une fois le genre n’est pas les organes génitaux (c’est moi qui vais finir par prendre une aspirine là). Dans The Assignment, l’homme n’est pas un violeur mais un tueur à gage (film d’action oblige) et dans Les garçons sauvages, il n’y a pas d’opération telle quelle de la part d’un chirurgien, mais l’ingestion d’hormones à travers les plantes – ce choix tient probablement dans la volonté d’en faire un film « tellement artistique ».

Les garçons sauvages, niveau artistique, ça m’a fait le même effet que cette vidéo qui était passée dans What The Cut où un « artiste » peignait avec un pinceau dans le cul. Ça serait bien qu’en 2019 les cis arrêtent de faire des films sensationnalistes en se masturbant sur leurs fantasmes glauques d’émasculation sur fond de transphobie et d’homophobie tout en rêvant de gagner des oscars.

 

Alors, lisez bien la leçon :

  1. Le genre n’est pas les organes génitaux ni l’apparence. Par conséquent, un homme cisgenre ne devient pas une femme en se réveillant comme par magie avec un vagin. Le genre, ça ne marche pas comme ça.
  2. Une transition ne se passe pas comme ça. La transition y est représentée comme quelque chose qui se fait en une nuit alors qu’il s’agit d’un long processus sur plusieurs années où la personne change petit à petit grâce aux effets des hormones (comme une puberté classique en fait). Là, on nourrit les fantasmes cis de « transformation », de l’avant vs l’après juxtaposés comme ce changement radical et « incroyable ». Les personnes trans ne sont ni des loup-garou, ni des princes-crapauds, ni des Pokémons. Une telle représentation ne fait que sensationnaliser la transition. D’ailleurs, vous aurez remarqué que ça s’appelle une transition et pas une transformation ni une métamorphose, précisément pour cette raison.
  3. Etre une femme ou une personne trans n’est pas une punition. C’est extrêmement misogyne de présenter le fait d’être une femme ou de « devenir » une femme comme une punition pour un crime. C’est aussi transphobe de présenter la transition comme quelque chose de forcé et comme une punition. La transition est quelque chose que les personnes trans souhaitent (pas toutes). Les hormones et les chirurgies qu’elles choisissent sont des moyens de soulager leur dysphorie de genre, ce qui peut littéralement leur sauver la vie. C’est le contraire d’une punition, ce sont des soins médicaux dont certaines personnes trans ont besoin pour leur santé. Présenter la transition comme elle l’est dans ces films nourrit la transphobie et fait des dégâts sur la communauté trans.
  4. Ce trope est aussi intersexophobe. En effet, il me semble que ces films sont aussi très violents pour la communauté intersexe. Ils dépeignent des mutilations génitales comme quelque chose de sensationnaliste au profit d’un « bon scénario » ou d’un « film artistique à oscar » alors que des personnes intersexes en subissent fréquemment. Pour plus d’informations sur l’intersexuation, je vous recommande le site du Collectif Intersexes et Allié-e-s.
  5. Arrêtez de déresponsabiliser les hommes cis de leurs violences. L’idée que la seule façon pour les hommes cis d’être moins violents ou d’arrêter de violer est de devenir une femme pour « s’adoucir » est non seulement misogyne puisqu’elle se base sur des stéréotypes vis-à-vis du genre féminin mais elle déresponsabilise aussi les hommes cis de leurs violences. En effet, cela dépeint les hommes comme étant incapables de se contrôler, incapables de ne pas être misogyne ; ce serait « dans leur nature » (et plus précisément dans leur pénis et leurs hormones). Et bien non, il ne tient qu’à notre société d’éduquer les garçons différemment et que les hommes adultes fassent un travail sur eux-mêmes.
  6. Arrêtez de vous masturber en écrivant des films sur nous sans nous. Si vous voulez faire un film sur la transidentité, embauchez des acteur-ices trans pour les rôles trans et des consultant-e-s trans pour ne pas faire de la merde. Et ne faites un film sur la transidentité (ou impliquant des personnages trans) que si vous êtes dans l’état d’esprit de représenter correctement la transidentité. C’est aussi simple que ça. Si votre but est de faire un film à oscar, un chef d’œuvre artistique et sensationnaliste, un truc pour impressionner les autres personnes cis, alors ne faites pas de films sur les personnes trans ou impliquant des personnages pseudo-trans (car finalement aucun des personnages des trois films présentés ne sont réellement trans). Il va falloir comprendre à un moment donné que vos films ont des répercutions réelles sur une communauté marginalisée. Rien sur nous sans nous.

 

J’avais fait ce visuel sur les journalistes cis, mais ça vaut aussi pour n’importe quel média, y compris les films. Texte de l’image :

« Chèr-e-s journalistes cis : 

Les personnes trans sont une communauté marginalisée. Nous sommes discriminées, précarisées, insultées, agressées, tuées, poussées au suicide et nous avons très peu de visibilité positive et de représentation correcte de la transidentité dans les médias.

Ce qui signifie que lorsque vous parlez de nous, cela a un impact très concret sur nos vies. Si ce que vous produisez est transphobe, cela participe à l’oppression systémique que nous subissons. Votre volonté de parler de transidentité devrait consister à sensibiliser le grand public et à amplifier nos voix. Nous ne sommes pas des monstres de foire, ni des titres sensationnels pour faire du clic et du fric. Nous sommes des êtres humains et méritons d’être représentés correctement avec respect et dignité.

Informez-vous sur le vocabulaire à employer, les erreurs à éviter et écoutez les personnes trans. »

 

D’autres part, ça serait bien aussi que les autres personnes cis arrêtent d’encenser un film sur ses prétendues qualités artistiques et esthétiques alors que le fond est totalement transphobe. Ecoutez ce que les personnes trans ont à dire d’un tel film avant toute chose. (Oui, Komitid, je regarde dans ta direction.)

Merci de m’avoir lu jusqu’au bout. Ce n’était pas un article facile à écrire vu la violence des films en question. Si jamais vous trouvez mon travail utile et que vous le pouvez, n’hésitez pas à faire un don pour me soutenir sur tipeee. Vous pouvez désormais regarder un clip sur tipeee et cela me reversera 6 ct. Un bon moyen de me soutenir sans avoir besoin de donner directement de l’argent si vous n’avez pas les moyens. ❤

 

[1] Sources sur l’autogynéphilie

https://learningtrans.files.wordpress.com/2011/01/serano-agreview-ijt.pdf

[2] Pourquoi les acteur-ices cisgenres doivent arrêter de jouer des personnages transgenre :

[3] Un trope est un élément narratif qui revient au cinéma. Par exemple, le héro masculin qui vole la vedette à un personnage féminin plus compétent car il est « l’élu » est un trope (cf. Hermione et Harry Potter).

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