Les discours psychophobes sur la transidentité

Article long, temps de lecture : environ 15 min.

Résumé : être neuroatypique (NA) peut influencer son rapport au genre car les personnes NA se socialisent et pensent différemment. De ce fait, les personnes transgenres NA n’ont pas toujours le même rapport à leur transidentité que les personnes neurotypiques. Pourtant, trop de discours sur la transidentité sont centrés sur les vécus neurotypiques, de la socialisation à la dysphorie en passant par la transition.

 

Quelques définitions utiles :

NT (neurotypique) : une personne dans la norme mentale dominante

NA (neuroatypique) : une personne qui n’est pas dans la norme mentale dominante, comme les autistes, TDAH, bipolaires, borderline, hauts potentiels, etc.

Psychophobie : oppression systémique contre les personnes NA.

Transgenre : personne dont le genre ne correspond pas à celui qui lui a été assigné à la naissance.

Cisgenre : personne dont le genre correspond à celui qui lui a été assigné à la naissance (donc pas transgenre).

Afab : assigné-e femme à la naissance.

Amab : assigné-e homme à la naissance.

TERF : féministes radicales transphobes (trans exclusive radical feminists).

 

J’ai remarqué que beaucoup de considérations sur la transidentité – la socialisation, définir la transidentité par la transition, etc. – sont souvent très NT-centrées (centrées sur les vécus neurotypiques). Quand ce sont des discussions menées par les personnes cis, c’est d’autant plus catastrophique, mais il y a aussi une bonne partie des personnes trans qui ont tendance à faire ça. Et je ne dis pas que toutes les personnes ayant ces positions sont forcément NT car il peut y avoir des NA qui se sont fait-e-s « embarqué-e-s » par ces idées et la psychophobie intériorisée existe.

  

1.Les féministes cis exclusives, la socialisation et la psychophobie

Le grand truc des féministes cis pas inclusives, en particulier des TERF, c’est le fameux mythe de la socialisation masculine chez les femmes trans (invalidant du même coup leur identité de genre). Selon elles, les femmes trans ont été socialisées comme des hommes et ont donc bénéficié des privilèges masculins. De manière générale, beaucoup de féministes cis exclusives pensent la socialisation comme un truc standard se déclinant en d’un côté la socialisation afab et de l’autre la socialisation amab, point barre. Le mythe de la socialisation masculine a déjà été démonté de nombreuses fois par les femmes trans de même que le mythe d’une féminité unique [shared womanhood] a déjà été démonté par les femmes noires et les femmes trans. Cela signifie que les femmes trans sont des femmes, même si certaines de leurs expériences diffèrent des femmes cis. J’ai déjà écrit tout un article sur ces questions que je vous invite à consulter pour une compréhension plus approfondie de ce sujet.

Un truc dont on parle en revanche presque jamais, c’est le fait que les personnes NA fonctionnent et se socialisent différemment. Or, quand ces féministes parlent de socialisation en tant que femme/homme, c’est toujours d’un point de vue NT. « Etre une femme c’est être socialisée comme une femme » sous-entendu NT, parce que c’est la socialisation dominante. Les personnes NA sont pourtant souvent soumises à des stéréotypes de genre différents : les femmes autistes sont vues comme peu féminines et il y a notamment le mythe du « cerveau masculin extrême », les hommes haut potentiel sont vus comme peu masculins, etc. De plus, les personnes cis NA sont souvent déjà en marge de leur propre groupe de genre : elles sont souvent vues comme étant non conformes à cause des différences de socialisation qu’elles présentent, elles sont systématiquement harcelées, rejetées du groupe et victimes de diverses violences, etc. Les personnes trans NA sont donc d’autant plus en dehors du groupe social de leur genre assigné. Si on parle d’une personne trans autiste par exemple, il va falloir admettre que ça n’a de sens sur aucune planète de la galaxie de dire qu’elle a été « socialisée comme son genre assigné ».

D’ailleurs, le nombre de personnes trans NA est assez disproportionné par rapport à la population générale – mon observation personnelle, plus il y a été observé qu’il y a effectivement plus d’autiste chez les personnes trans que dans la population générale. Coïncidence ? Je ne crois pas. Evidemment, ça ne veut pas dire que les personnes NA ne peuvent pas être cis, ni qu’elles ne sont pas légitimes dans leur genre ; ça ne veut pas dire non plus que les personnes NT ne peuvent pas être trans, ni qu’elles ne sont pas légitimes dans leur genre ; et ça ne veut pas dire non plus que seules les personnes trans NA n’ont pas été socialisées comme leur genre assigné, parce que de la nuance s’il vous plait, la socialisation est un truc complexe (vous êtes toujours avec moi ?) Ca veut dire simplement que les personnes NA ont sûrement plus tendance à être trans à cause des différences de socialisation.

Vous qui nous rabâchez les oreilles de votre socialisation, prenez note. Ne me dites plus jamais qu’une personne trans a été socialisée comme son genre assigné. C’est non seulement faux, mais en plus ça fait beaucoup de supposition sur le neurotype de quelqu’un et comment cette personne a été traitée en fonction dudit neurotype.  

 

2. Les transmédicalistes/transmatérialistes, la transition et la psychophobie

Dans le thème des discours sur la transidentité complètement NT-centrés, on a les discours des transmédicalistes et transmatérialistes sur la transition. Les transmédicalistes pensent que seules les personnes trans faisant une transition médicale sont « vraiment trans ». Les transmatérialistes pensent elleux que seules les personnes trans faisant une transition, médicale ou sociale, sont « vraiment trans ». Les transmatérialistes ont donc une acception plus large de la transidentité, mais quand on creuse un peu beaucoup d’entre elleux ont des critères très précis dans ce qui rentre légitimement dans une transition sociale (par exemple, selon certain-e-s changer de prénom et de pronom n’est pas assez, il faut aussi être visiblement non conforme dans son expression de genre). Cela me fait penser que le transmatérialisme n’est qu’une version 2.0 du transmédicalisme.

Leur fixation sur la notion de transition standardisée selon des critères précis pour définir la légitimé d’une personne trans est aussi très NT-centrée. On a vu que les personnes NA sont souvent déjà visiblement non-conformes (cf. paragraphe 1). A partir de là, pour certaines, la notion de transition n’a plus trop de sens, car une transition c’est partir d’un état pour arriver à un autre (pas nécessairement de façon linéaire). Mais pour ces personnes trans NA là, il n’est pas nécessaire d’effectuer ce passage.

D’autre part, ce qui est important dans une transition pour une personne NT ne l’est peut être pas pour une personne NA. Une personne pour qui les règles sociales NT n’ont pas de sens ne percevra peut être pas de connotation genrée dans sa façon de s’habiller ou alors s’en fichera. Notons également que le changement est quelque chose que ne souhaitent pas certaines personnes NA, notamment autistes pour qui cela peut être très anxiogène. Voir son corps changer sous l’effet des hormones peut faire qu’une personne dissocie et ne se reconnaît plus dans le miroir. J’ai déjà du mal à voir mes pieds dans de nouvelles chaussures, je pense que s’il me pousse une barbe je pète un câble ! De même, le changement de prénom et de pronom peut être parfois impossible.

 

Alistair est trans et autiste et raconte pourquoi il a choisi de ne pas faire de transition médicale.

 

Il ne faut pas non plus oublier que transitionner de façon standardisée c’est performer de nouveaux codes sociaux. Pour une personne NA, cela peut être impossible car les dits codes sociaux sont très compliqués ou demandent beaucoup d’énergie (de cuillers). Performer la masculinité est aussi inconfortable et peu naturel pour moi que performer la féminité car dans les deux cas, c’est faire de gros efforts pour aller à l’encontre de mon neurotype. D’autre part, une personne NA peut ne même pas savoir en quoi consistent ces codes sociaux requis pour être « masculin » / « féminine » ou comment les performer. Cela peut être d’autant plus compliqué lorsqu’on parle de non-binarité où il n’existe pas de transition standard.

Enfin, notons qu’il existe des obstacles matériels à une transition, même souhaitée, pour certaines personnes NA – sans même parler des psychiatres qui font barrage car ils sont psychophobes et estiment que les personnes NA ne devraient pas transitionner.

Par exemple, faire un changement d’état civil quand tu as une dysfonction exécutive, c’est un peu le parcours du combattant puissance 10 (la fonction exécutive c’est ce qui permet de commencer une tâche et la décomposer en étape, les personnes ayant une dysfonction exécutive vont avoir de grandes difficultés dans les tâches administratives par exemple ; la dysfonction exécutive peut concerner les autistes, les personnes ayant un TDAH, les personnes dépressives, etc.)

Porter des vêtements typiquement féminins pour une femme trans peut s’avérer impossible si elle est hypersensible sensorielle (car les vêtements féminins sont généralement plus moulants, ou plein de matières horribles au toucher, et autres). Elle aura peut être tendance à s’habiller de manière plus « sportive » et on lui reprochera de ne pas être assez féminine. Même remarque pour le port d’un binder quand on est trans afab et hypersensible sensoriel-le, cela peut s’avérer impossible. On nous reprochera alors de ne pas être assez androgyne/masculin.

Il peut aussi être très compliqué pour des personnes ayant un trouble obsessionnel compulsif ou un trouble anxieux généralisé de prendre des hormones ou d’accéder à des chirurgies par peur extrême des effets secondaires, des complications, etc.

Et cela n’est qu’un rapide tour d’horizon, il y a encore plein de situations qui peuvent rendre la transition non pertinente, non souhaitable, difficile ou impossible quand on est NA.

 

3. Les transmédicalistes/transmatérialistes, la dysphorie et la psychophobie

Quand les transmédicalistes/transmatérialistes ne nous parlent pas de la transition, iels nous parlent de la dysphorie. Pour les transmédicalistes, une personne trans doit avoir de la dysphorie corporelle (détester son corps et vouloir le changer). Pour les transmatérialistes, une personne trans avoir de la dysphorie corporelle et/ou sociale (la dysphorie sociale s’axe plus sur la détresse psychologique à être mégenré-e et perçu-e comme son genre assigné par les autres).

Encore une fois, c’est NT-centrée comme façon de penser. Quand on est NA on n’a pas forcément la même perception de son corps et des connotations genrées que les NT. Cela rejoint ce que j’ai dit plus haut : 1. une personne NA peut ne pas avoir envie de changer et préférer ses habitudes 2. une personne NA peut ne pas appréhender les associations genrées du monde social NT ou n’en avoir rien à faire. Donc nécessairement pour certaines le rapport à la notion de « dysphorie » est totalement différent ou inexistant.

Ajoutons à cela que la question de la dysphorie sociale est très entremêlée avec la psychophobie de la socialisation NT. Les injonctions qui nous sont faites pour se conformer à notre genre assigné font partie d’un panel plus large d’injonctions qui ont trait à la socialisation neurotypique. Les injonctions genrées sont donc aussi des injonctions sociales NT pour nous. Pour certaines personnes, cela n’est même pas pertinent dans leur vécu d’isoler le vécu de la « dysphorie de genre » du reste des difficultés liées à la socialisation psychophobe. Le concept de « dysphorie de genre » en tant que tel peut n’avoir plus aucun sens dans ce contexte. Il n’y a alors pas de dysphorie de genre, il y a une société neurotypique qui n’est pas adaptée à notre neurotype. Certaines personnes NA utilisent le terme de dysphorie de genre et le trouve utile bien évidemment. C’est juste que ce concept est intrinsèquement conceptualisé comme étant un outil théorique neurotypique et la mise en application à des personnes NA peut s’en trouver bancale ou complètement inadéquate.

Il est temps d’arrêter de conceptualiser la transidentité comme étant forcément une détresse psychologique avec son corps ou son genre assigné (dysphorie de genre). La transidentité, ça peut être aussi se sentir bien/mieux dans le genre dans lequel on s’identifie (euphorie de genre) ou simplement trouver que son genre assigné n’est pas pertinent pour soi-même ! Et pas de dysphorie de genre ne signifie pas ne pas être victime de transphobie, puisqu’on subit tout de même les injonctions cissexistes, les normes de genre, les rejets, le harcèlement, etc. La transphobie est d’autant plus insidieuse quand elle se croise avec la pyschophobie pour les personnes NA… La discrimination subie est une combinaison des deux, une psychophobie transphobe et une transphobie psychophobe.

   

4. Les neurogenres

Tout cela m’amène forcément à parler des neurogenres. Au fil de ces lignes, vous avez commencé à comprendre, je l’espère, que pour les personnes trans NA, le cadre de référence est totalement différent. Notre vécu global est différent, pas seulement celui par rapport au genre. Il y a donc des personnes NA qui estiment que leur identité genre ou le fait de ne pas être leur genre assigné est intrinsèquement lié à leur vécu neuroatypique. Et c’est cela que l’on appelle les neurogenres. Par exemple, une personne autigenre est une personne dont le genre est lié à ou influencé par le vécu autiste. On peut donc être auti-agenre par exemple, c’est-à-dire ne pas avoir de genre résultant d’un vécu autiste. Pour plus d’informations sur les neurogenres, j’ai écrit un article comportant des définitions pour diverses neuroatypies.

Notons qu’il y a même certaines personnes neuroatypiques qui ne peuvent identifier leur genre autrement qu’à travers le prisme de leur neuroatypie. Par exemple certaines personnes autigenres ne définissent leur genre que comme « autiste ». « T’es une fille ou un garçon ? » « Non, je suis autiste. » Parce que pour elles le fait d’être autiste fait qu’on change complètement de cadre de référence pour le genre et que la question du genre binaire voire du genre lui-même n’a même plus de pertinence.

Je vais tout de suite anticiper certaines critiques que je pourrais recevoir à propos des neurogenres (pour les avoir déjà lu ailleurs) :

  • « c’est transphobe parce que ça psychiatrise la transidentité » : non, ça dit juste qu’un vécu NA peut influer le genre ou être entremêlé à celui-ci. Ces étiquettes sont des choix personnels et c’est différent de choisir les mots qu’on utilise pour parler de soi que de se faire étiqueter contre son gré (comme c’est le cas lorsque la transidentité est vraiment pathologisée par les psy/la société). Ca ne fait pas de généralités non plus sur l’ensemble des personnes transgenres, qui peuvent aussi être NT. Les neurogenres sont de simples étiquettes descriptives d’un vécu et si les personnes cis s’en servent pour être transphobes, ce n’est pas de la faute des personnes neurogenres mais des personnes transphobes en fait.
  •  « c’est psychophobe parce que ça normalise les troubles psy et complait les gens dans leurs symptômes en les encourageant à ne pas guérir » : encore une fois, ils s’agit de simples étiquettes descriptives d’un vécu. En aucun cas ça encouragerait les gens à ne pas chercher d’aide pour leurs difficultés. D’autre part, certaines NA ne se « guérissent » pas. Par exemple, on est autiste depuis sa naissance et on le restera. L’autisme n’est pas une maladie, ni un trouble, c’est une différence neurologique. Chercher à conformer les autistes à une norme NT est plus néfaste qu’autre chose sur leur santé mentale et c’est psychophobe. Donc parler du vécu du genre des autistes n’est pas « psychophobe ». Je vois même pas comment on peut être autant de mauvaise foi. Car ce qui est psychophobe en revanche, c’est avoir un discours sur la transidentité qui est centré sur les vécus neurotypiques en fait.

Les neurogenres sont des outils linguistiques qui servent à mettre en lumière des vécus neuroatypiques dans des discours sur la transidentité. C’est censé être empouvoirant.

 

Drapeau neurogenre

 

Conclusion :

Il y a bien sûr des personnes neuroatypiques dont la transidentité coche toutes les cases de la transidentité « classique » (genre binaire + dysphorie + transition). Cependant, il ne faut pas oublier qu’être NA peut beaucoup changer la donne dans son rapport à la transidentité et au genre en général. Au delà du fait que ça n’a aucun de sens de dire qu’une personne trans NA a été socialisée en tant que son genre assigné, il est aussi tant que nous soyons pris-e-s en compte des les discours sur la transidentité. Il est temps que les neurotypiques arrêtent de se regarder le nombril et de nous imposer des concepts liés à la transidentité NT-centrés et qui ne sont pas toujours pertinents dans notre vécu trans-neuroatypique.

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