Le trope du bi het dans les médias (Lucifer, etc.)

Article moyen, temps de lecture : moins de 10 minutes

 

Résumé : le trope du bi het est un trope qui consiste à montrer un personnage attiré sexuellement par le même genre, notamment à travers des punchlines humoristiques ou parfois de façon déshumanisante, mais sans jamais montrer de relations réellement queer à l’écran. Au lieu de cela, la narration se focalisera uniquement sur une relation hétéroromantique™ à travers laquelle notre personnage tourmenté pourra trouver la rédemption.

 

Définitions :

  • Trope : un élément narratif récurrent dans plusieurs médias.
  • Queer : dans le contexte de cet article, pas hétéro (la définition est plus compliqué que cela mais nous nous en tiendrons à cela pour l’instant, car ça suffit pour la compréhension de l’article).
  • Queerbaiting : c’est le fait de faire miroiter aux spectateurices queer la présence de personnages queer mais en ne l’explicitant jamais de manière à ne pas heurter les homophobes, c’est une façon de garder le beurre et l’argent du beurre.
  • Het : hétérosexuel-le et hétéroromantique (on ne peut donc pas être bi et het en même temps, histoire que je sois bien clair)

   

L’autre jour, j’ai commencé à regarder la série Lucifer (dont j’ai vu 2 saisons, la 3e n’étant pas encore disponible sur Netflix). Le personnage principal est le diable, comme son nom l’indique. Ne voulant plus diriger les enfers, il décide de prendre des vacances à Los Angeles avec un démon, Maze. Par un concours de circonstances, il rencontre Chloe Decker, inspectrice de police, qu’il aide à résoudre un meurtre. S’en suit une collaboration entre les deux personnages pour résoudre une nouvelle enquête à chaque épisode, avec lesquelles s’entremêlent les problèmes célestes de Lucifer.

J’ai commencé cette série en grande partie parce qu’on m’avait dit qu’il y avait deux personnages bisexuels dedans (Lucifer et Maze). J’étais d’autant plus intéressé qu’on voit peu de mecs bi à l’écran. Malgré le fait que j’aime la série et que j’ai enchaîné beaucoup trop d’épisodes en peu de temps, j’ai vite déchanté quant à la représentation de la bisexualité.

 

Lucifer et Maze

 

Les seuls personnages bi sont respectivement le diable et un démon. Ca commence assez mal, car cela est déshumanisant. Il n’y a pas de souci si un personnage bi est non-humain mais il faut alors aussi montrer des personnages bi humains. D’autant plus que la bisexualité de Lucifer et Maze est constamment utilisée pour montrer leur différence, leur non-humanité. Ainsi, Maze proposera à une femme de coucher avec elle pour obtenir ce qu’elle veut de façon totalement inappropriée parce qu’elle ne maîtrise pas les codes sociaux humains. De même, si Lucifer couche avec tout le monde peu importe le genre, ce n’est pas parce qu’il est attiré par les hommes, mais plutôt parce qu’il est intéressé par le sexe pour le sexe, quelle qu’en soit la forme, et n’a aucune attache émotionnelle. Car oui, les personnages bi sont hyper-sexualisés dans cette série : Lucifer et Maze couchent tout le temps, avec tout le monde, pour s’amuser comme pour obtenir ce qu’iels veulent. N’oublions pas les plans à 3 ou même à 4 dont iels sont très friant-e-s.

Il ne s’agit pas de critiquer les personnes qui sont sexuellement très actives ou qui font des plans à 3, c’est simplement que c’est un stéréotype bi très répandu, et que les deux seuls personnages bi dans la série soient comme ça, alors que les personnages hétéro ne le sont pas, c’est un peu fort de café.

 

De plus, on ne voit concrètement rien du tout de réellement queer. On sait que Lucifer est bi car dans le deuxième épisode il se réveille dans un lit avec une femme et un homme. La femme est au milieu et le mec est bien loin à l’autre bout du lit, surtout que deux hommes ne se touchent pas à l’écran ! Puis dans la saison 2, une des victimes est un mec avec qui il a couché, et dans les suspects interrogés il y a également un mec avec qui il a couché.

« Raj… si musclé » continue-t-il
– Ceci est un exemple de punchline sexuelle dans le trope du bi het

Mais à part ça on ne voit rien de concrètement gay : pas de réelle scène de flirt entre mecs, pas de bisous, pas de scène de sexe, pas de proximité émotionnelle, rien. Nada. Par contre, on le voit avec des femmes. Il les regarde comme des bouts de viande, prêt à leur sauter dessus et elles sont toutes à ses pieds grâce à ses charmes diaboliques (littéralement). Seule l’inspectrice Chloe Decker lui résiste… comme par hasard (sarcasme). Ceci attise sa convoitise et dans les premiers épisodes, Lucifer la harcèle sexuellement en insistant de façon totalement déplacée pour coucher avec elle. Le trope de l’unique femme qui résiste aux charmes d’un gars tout puissant et qui va lui permettre de s’améliorer moralement, c’est tellement éculé en plus… Bref, dès le début, on sait qu’iels seront « end game » (c’est-à-dire en couple dans le final de la série). De fait, il n’y a aucun enjeu sur aucune autre relation que pourrait avoir Lucifer. Toute l’attention romantique est portée sur cette relation hétéro, présentée comme l’Amour ™.

Du côté de Maze, ça n’est pas plus glorieux. Son personnage n’a pas de véritable arc narratif avant la fin de la saison 1 et elle n’a pas de relation à l’écran, autre que des sous-entendus de plan à 3 et des flirts pour obtenir ce qu’elle veut. Autrement, la seule relation dans laquelle elle semble impliquée émotionnellement est, elle aussi, hétéro.

 

« Disons juste que Samantha à l’entrée n’est plus attirée par les hommes » dit Maze
– Maze a réussi à entrer dans le commissariat, visiblement parce qu’elle aura séduit la secrétaire à l’entrée (hors écran) pour arriver à ses fins, ceci est un exemple de punchline à sous-entendus sexuels dans le trope du bi het

 

Mais Lucifer n’est pas la seule série à présenter des personnages soit disant bisexuels pour ensuite privilégier uniquement des relations hétéroromantiques™ et transformer les attirances pour le même genre en punchline humoristique, éléments de déshumanisation ou les garder dans le domaine de la théorie dont on ne verra jamais la couleur à l’écran. C’est en fait un trope assez répandu. J’avais d’ailleurs récemment parlé de The good place ou encore Deadpool qui en sont de très bons exemples. Bref, j’ai décidé d’appeler cela le « trope du bi het » pour pouvoir mieux l’identifier et le critiquer quand il faut.

Alors quels sont les ingrédients du trope du bi het ?

  • Un personnage qui montre une attirance uniquement sexuelle pour le même genre, de préférence à travers des punchlines humoristiques ou l’expression d’une hyper-sexualisation.
  • Ce personnage n’aura pourtant probablement jamais d’interaction sexuelle avec le même genre (The good place ou Deadpool) ou alors il faut surtout que ça ne soit pas montré à l’écran (Lucifer).
  • Ce personnage ne semble avoir aucune interaction réellement émotionnelle/romantique avec le même genre.
  • Généralement iel est émotionnellement torturé-e et n’arrive pas à gérer ses sentiments, car les bi sont cassés c’est bien connu (sarcasme).
  • Iel trouvera bien sûr l’Amour™ dans une relation hétéro™ sur laquelle sera centrée toute l’attention et à travers laquelle le personnage pourra se réparer émotionnellement. L’amour hétéro est alors un sauveur, une rédemption.
  • Le mot bi ou pan n’est jamais prononcé en référence directe à ce personnage.
  • Bonus si le personnage a été confirmé canoniquement bi ou pan hors écran. Un peu de queerbaiting, ça fait monter les audiences…

   

« Note, il se pourrait que soit vraiment attirée par Tahani » dit Eleanor – Ceci est un autre exemple de punchline dans le trope du bi het (The good place)

 

Ce trope est beaucoup lié à l’amatonormativité : l’Amour™ a le pouvoir de réparer une personne et surtout, le seul vrai amour, est hétéroromantique. Il rassure aussi les hétéro en présentant des personnages faussement bisexuels et hétéroromantiques (c’est-à-dire attirés sexuellement par plusieurs genres, mais romantiquement par le genre opposé). Je dis faussement, car je ne crois pas que ce soit non plus une bonne représentation des bisexuels hétéroromantiques. Bref, le fait d’avoir un personnage bisexuel hétéroromantique permet de montrer qu’on ne peut pas « vraiment » aimer plusieurs genres, puisque seul l’amour romantique est pur et pourra sauver notre personnage alors que la sexualité n’est qu’un signe de sa décadence. C’est très vrai pour Lucifer, moins pour The good place où la bisexualité d’Eleanor est surtout utilisée comme une punchline mais pas de façon diabolisante. Néanmoins, Eleanor est émotionnellement tourmentée et c’est bien à travers Chidi qu’elle apprend à gérer tout cela et à devenir meilleure.

Le trope du bi het était aussi présent dans How I met your mother où Lily faisait des rêves érotiques impliquant Robin et des sous-entendu sexuels. Mais on savait très bien que c’était sa relation hétéro avec Marshall qui était end game et sur laquelle portait toute l’attention. Les sous-entendus sexuels envers Robin n’étaient là que pour la comédie. Il n’y a pas vraiment le côté « personnage tourmenté qui va obtenir la rédemption à travers une relation hétéro » mais toutes les occurrences du trope du bi het ne sont pas exactement pareilles et cet ingrédient n’est pas nécessairement présent.

 

Le trope du bi het fait d’ailleurs partie d’un ensemble de trope biphobes dans les médias :

  • Le trope de la lesbienne hétéro (ou du gay hétéro) : Piper dans Orange is the new black qui est décrite comme hétéro avec un mec et décrite comme lesbienne avec une meuf.
  • Le trope de la lesbienne qui redevient hétéro : dans Scott Pilgrim, Ramona a une ex et elle dit « c’était ma phase lesbienne ».
  • le trope de lae bi sans étiquette : le mot bi est ici traité comme un mot tabou ou inexistant. La liste des médias coupables de ce trope est beaucoup trop longue… Soso dans Orange is the new black en est un exemple.
  • Le trope de lae bi hors écran : en gros, c’est du queerbaiting. On dit qu’iel est bi hors écran, mais il n’y a rien dans le film/la série qui le montre. Un exemple est Lando dans Star Wars.

 

Le trope du bi het est sûrement l’un des plus frustrant pour moi, car on a des personnages qui sont canoniquement bi (ou pan), on montre leurs attirances, mais on ne verra jamais rien de vraiment queer et leurs attirances sont des armes de déshumanisation ou de comédie… J’ai néanmoins bon espoir que Lucifer et The good place fassent mieux dans le futur. La suite n’est probablement pas encore écrit dans le marbre et mes souhaits seront peut être exhaussés, qui sait.

Avant de partir, si tu aimes mon travail tu peux prendre quelques secondes pour visionner un clip sur tipeee pour me soutenir ou me faire un don.

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