Les tatouages comme éléments de transition

Article court, temps de lecture estimé : moins de 5 minutes.

 

Lorsqu’on parle de transition pour les personnes transgenres, on parle souvent de transition sociale (prénoms, pronoms, vêtements, etc.) et de transition médicale (hormones, chirurgies). Il y a pourtant un autre élément dont on parle rarement : les tatouages. Cela peut vous paraître surprenant à première vue, car on peut penser que les tatouages n’ont rien à voir avec le genre. Après tout, plein de gens se font tatouer, quelque soit leur genre, qu’iels soient trans ou cis. Si le tatouage n’est pas exclusif aux personnes trans évidemment, il peut néanmoins prendre une toute autre dimension dans le cadre d’une transition.

Il y a bien sûr des personnes trans qui ont des tatouages qui n’ont rien à voir avec leur transition. Mais d’autres, ont des tatouages qui ont une signification particulière en lien avec leur genre, leur transidentité ou qui sont une façon de transitionner. Pourquoi ?

 

Le tatouage est tout d’abord un moyen de se réapproprier son corps. Corps qui a été genré et catégorisé sans notre consentement. A ce propos, Evelyn Deshane, une personne non-binaire, écrit : « (…) je prenais des rendez-vous pour des tatouages et je recréais mon corps en quelque chose que je concevais être mieux qu’avant. J’ai utilisé le processus du tatouage et mes pièces tatouées comme un moyen de me réapproprier mon corps (…) » Iel rejette le modèle médical de la transidentité comme l’unique vécu trans et utilise le tatouage afin de se sentir chez iel dans son corps.

Sam Dylan Finch écrit également : « mes tatouages n’étaient pas une décision au hasard mais plutôt nés d’un besoin de me réapproprier mon corps comme étant mien (…) c’était comme si je reprenais mon corps – des idéaux irréalistes, des règles genrées, des rôles, des attentes, de cette notion que je ne serai jamais heureux comme j’étais (…) mes tatouages sont devenus une porte vers l’amour propre et l’empouvoirement ».

 

Certains tatouages peuvent également avoir une connotation genrée pour la société et aider une personne trans à soulager sa dysphorie en se sentant plus féminine, plus masculine… Evidemment, un tatouage n’est pas genré dans l’absolu, mais c’est de la perception de la société dont je parle. Une manchette florale sera généralement perçue comme féminine et est un élément qui peut intéresser une femme trans qui cherche à être féminine. Mais attention, une femme trans peut aussi avoir des tatouages « masculins » et un homme trans peut avoir des tatouages « féminins ». Chacun-e a sa propre expression de genre !

Chacun-e a également sa propre perception du motif (et de son emplacement) sur son corps, cela n’a pas à s’aligner avec le reste de la société. J’ai dans l’idée de me faire tatouer l’avant bras, et je trouve que ça le masculiniserait. Cette perception de mon propre corps est uniquement personnelle. C’est quelque chose que je ferais pour moi, pour me sentir bien. Ca n’a pas à être attaché à des valeurs externes à la perception que j’ai de moi. Bien des gens de tout genres ont l’avant bras tatoué avec des rendus très différents et des significations très différentes.

A propos d’emplacement, je pense qu’un tatouage avec un motif bien choisi et bien placé peut aider à soulager la dysphorie : il peut mettre en valeur une partie du corps, ou bien la rendre plus discrète. Pour cela, il faut trouver un-e bonne artiste qui comprend la transidentité à mon avis !

Léa, tatoueuse queer (son instagram), m’a expliqué : «  (…) Choisir ce qu’on fait de son corps en le tatouant, et souvent en opposition a une norme, je trouve que ça va dans le même sens que choisir son parcours de transition sans juste appliquer tous les codes cisnormatifs, ça aide à avoir une certaine indépendance de la norme, et comme ça peut limiter la dysphorie, ça aide à pas se sentir trop pressurisé par l’injonction au passing. (…) Ça peut être particulièrement important je pense pour les personnes non-binaires parce qu’on a pas de modèle préconçu de passing et qu’on est beaucoup a pas vouloir de certaines modifications corporelles médicales (…). »

 

Yuffy vous parle justement de ses tatouages en relation avec sa transidentité à partir de la 19e minute (mais la totalité de la vidéo est intéressante) :

 

Enfin, certains tatouages sont tout simplement des symboles de notre transidentité : un symbole trans, un symbole non-binaire, une phrase, un motif avec une signification particulière… Ils permettent d’affirmer notre identité, notre genre, qui nous sommes. De le rendre visible (au moins pour nous-mêmes et les gens qui nous voient à poil si jamais le tatouage est caché sous les vêtements). C’est un acte fort d’empouvoirement et d’affirmation de soi.

   

Merci à Léa qui a bien voulu discuter avec moi sur la question pour me donner du grain à moudre et qui m’a autorisé à utiliser l’image ci-dessous. Léa est tatoueuse queer (son instagram).

 

Ici, Aaron Ansuini parle d’un tatouage qu’il a dessiné en relation avec sa transition, mélangeant un symbole féminin (des fleurs) et un symbole masculin (un cerf) dans des triangles :

 

Soulignons d’ailleurs que la question de la transidentité et du tatouage suscite des recherches intéressantes : Chase Ross a fait un mémoire de sociologie sur les tatouages et les hommes trans dont il parle en détail dans la vidéo ci-dessous. Cela s’intitule « l’identité encrée : comment les tatouages jouent un rôle dans le développement et la perception de l’identité, du soi et du corps pour les hommes trans ». Son mémoire souligne plusieurs rôles pour les tatouages en lien avec les hommes trans :

  • Les tatouages en lien avec l’identité trans : relation directe (la personne a eu un tatouage parce qu’elle est trans comme un tatouage du symbole trans par exemple ou la date du début de sa prise d’hormone) ou indirecte (la personne a eu un tatouage avant même de savoir être trans mais attribue maintenant la signification de son tatouage à la transidentité).
  • Les tatouages en tant qu’élément permanent tout comme la transition (notre vécu trans passé demeure même si on évolue, même si on arrête les hormones, etc.)
  • Les tatouages thérapeutiques (exemple : regarder son tatouage et ressentir du soulagement).
  • Les tatouages qui racontent une histoire, qui racontent un parcours.
  • Les tatouages en tant que réappropriation de son corps.
  • Les tatouages en tant qu’outil de visibilité.

 

En conclusion, les tatouages, divers autant au niveau de leurs motifs, que leurs emplacements et leurs significations, peuvent constituer des éléments de transition pour une personne trans, voire être l’élément central d’une transition. Ils sont en effet une façon de se réapproprier son corps, de diminuer la dysphorie, de s’affranchir des normes cis et/ou d’affirmer son identité.

Merci à toutes les personnes trans/non-binaires dans mes contacts qui m’ont parlé de leur(s) tatouage(s) et du lien avec leur transidentité pour m’aider à réfléchir à cet article ❤

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