Etre militant-e est un vrai métier

Article moyen, temps de lecture estimé : environ 10 minutes.

 

Etre militant-e est un vrai métier, qui requiert une expertise et de réelles compétences, mais il est rarement considéré comme tel. En effet, sous prétexte que nous agissons pour une bonne cause, nous devrions accepter de travailler dans n’importe quelles conditions, y compris les plus précaires.

Revenons donc un peu plus en détail sur ce métier un peu particulier et ses conditions d’exercice.

 

1. Les compétences du métier de militant-e

 

Ce métier présente un large panel de compétences, sur lesquelles je n’arriverai probablement pas à être exhaustif. Tout le monde ne milite pas de la même façon, donc tout-e-s les militant-e-s ne sont pas nécessairement concerné-e-s par l’ensemble des compétences listées ci-dessous : certain-e-s font plutôt des vidéos, d’autres écrivent plutôt des articles, d’autres encore agissent plutôt dans des associations, etc.

  • Etre capable de s’auto-former en continu : la majorité des militant-e-s sont auto-formé-e-s sur une grande partie des sujets et des compétences qu’iels abordent car il n’y a pas de cursus universitaire tel quel qui forme à ce métier. On peut bien sûr avoir accumulé des compétences ou des connaissances dans d’autres formations qui sont utiles au métier de militant-e mais il faut quand même être capable de s’engager dans une démarche d’auto-formation continue, d’autant plus que les concepts militants évoluent rapidement et qu’il faut constamment se mettre à jour sur ses connaissances. 
  • Acquérir une expertise sur plusieurs sujets : ces sujets sont en lien avec le domaine de prédilection de la personne concernée et peuvent recouper de nombreux autres domaines comme la sociologie, l’histoire, la neurologie, la biologie, la psychologie, la psychiatrie, l’économie, la juridiction, etc. Par exemple un-e militant-e anti-psychophobie aura souvent aussi une expertise sur des sujets liés à la psychologie et la psychiatrie. Mais cette personne pourra également avoir un angle d’approche historique : l’histoire de la psychophobie, l’histoire du mouvement de la neurodiversité. Ou encore sociologique : comment agit la psychophobie dans la société. Quant à l’approche juridique, elle vient forcément avec les revendications portées par les mouvements : quelles lois demande-t-on ? Pourquoi ? Comment ?
  • Etre capable d’analyser : militer demande également d’être capable de lire ou visionner une grande variété de documents (scientifiques, ressources communautaires, etc.) et d’être capable de les analyser, d’avoir un regard critique sur ce qu’on lit, sur les données qu’on a sous les yeux… Cela demande du recul, de pouvoir croiser les informations auxquelles on fait face avec ses propres connaissances et d’autres sources pour avoir une perspective éclairée. Certain-e-s militant-e-s récoltent même leurs propres données (sondages) pour faire de la recherche et doivent donc être capable d’analyser et de traiter un jeu de données.
  • Etre capable de communiquer de diverses façons : militer demande d’avoir des compétences en plusieurs formes de communication car il s’agit avant tout d’un métier où l’on a besoin de toucher les gens. Il faut donc être capable de faire passer un message de façon efficiente, d’avoir titre accrocheur à son article pour qu’il soit lu ou à sa vidéo pour qu’elle soit vue, de faire affiche visuellement attractive pour retenir l’attention des gens avec des slogans efficaces, de communiquer autour d’un événement (permanence de soutien, cortège, conférence, etc.), de communiquer dans un projet avec les personnes impliquées, de gérer et modérer les commentaires, etc. Tout cela est moins facile qu’il n’y paraît et demande une communication très précise et adaptée à l’objectif militant.
  • Maitriser ses supports militants :

> Gérer un blog, une chaine Youtube, un groupe en ligne, les réseaux sociaux… : il n’est pas si évident de se faire connaître, de publier régulièrement, de gérer les commentaires, de réfléchir à sa ligne « éditoriale », etc.

> Ecrire des textes : rédaction d’article, de communiqué, de tracts, de revendications, etc. Tout cela demande des compétences d’écriture spécifiques. Encore une fois, cela est moins facile qu’il n’y paraît, l’écriture étant une tâche complexe comportant de nombreux problèmes énonciatifs.

> Faire des vidéos : script, interprétation, montage… Beaucoup de travail se cache derrière une vidéo de quelques minutes !

> Gérer une association : vous imaginez que ça n’est pas une mince affaire, entre la gestion administrative, financière et les actions militantes à conduire !

>Organiser un événement : un cortège / une manif, une permanence d’association, une exposition militante, une conférence, etc. Encore une fois, cela demande des compétences organisationnelles non négligeables.

  • Comprendre et faire de la recherche : certain-e-s militant-e-s ont un côté recherche, où iels approfondissent le sujet du côté scientifique et/ou académique, ce qui demande de faire de la bibliographie, de comprendre ce qu’on lit, mais également de faire de la recherche soi-même dans certains cas – et donc d’avoir une démarche scientifique, de récolter des données et de les analyser, de rédiger un rapport.
  • Etre capable de vulgariser des concepts militants : ce n’est pas tout d’avoir une expertise approfondie sur un sujet, encore faut-il être capable de la vulgariser pour qu’elle soit accessible au grand public (que ce soit des personnes non-concernées à sensibiliser ou des personnes concernées qui ont besoin de ces ressources). Comment vulgariser ? Sous quelle forme ? Quels termes employer ? Quand s’arrêter dans les détails ? Vulgariser n’est pas une mince affaire et demande de résoudre toutes ces questions.
  • Etre capable de faire du soutien moral : les militant-e-s peuvent faire des permanences ou des groupes de soutien. Cela demande d’être capable d’écoute, de donner des conseils, de venir en aide à des personnes qui sont parfois dans des situations très précaires ou violentes, etc. C’est une charge émotionnelle assez forte qu’il faut être capable d’encaisser.  
  • Etre capable de faire de la prévention et de la sensibilisation : sensibiliser les non-concerné-e-s, mais aussi faire de la prévention chez les concerné-e-s est tout un travail. Cela peut être de l’éducation sexuelle inclusive auprès des personnes queers par exemple, qui demande non seulement des connaissances et de savoir les transmettre de façon efficace.
  • Etc.

En bref, le métier de militant-e demande une grande polyvalence, des expertises multiples et des savoirs faire nombreux.

 

2. Les spécificités du métier de militant-e

 

  • L’auto-formation : comme je l’ai dit précédemment, ce métier demande de s’auto-former en continu à travers ses lectures, ses discussions avec les autres militant-e-s, son expérience dans le métier, etc.
  • La précarité financière : les militant-e-s sont souvent bénévoles ou ont des salaires de misères grâce aux dons (ou aux pubs sur les blogs/les chaînes youtube). Cela demande souvent de cumuler le militantisme avec un second métier, bien que militer pourrait largement nous occuper à temps plein ! On se retrouve donc souvent à exercer ce métier sur notre temps personnel, après le métier qui nous permet de vivre, malgré le volume horaire énorme que demande le militantisme.
  • Le travail à la maison : en plus de travailler sur son temps personnel, on travaille souvent à la maison si on milite en ligne (articles, vidéos…) Travailler à la maison peut être un plus pour les personnes qui ne peuvent pas sortir travailler, comme des personnes handi et/ou neuroatypiques. Cela a également le désavantage de ne pas fixer de limite claire entre sa vie personnelle et professionnelle et n’est donc pas si évident à gérer mentalement.
  • Les sujets de militantisme nous touchent personnellement : en général, les militant-e-s sont personnellement touché-e-s par les sujets pour lesquels iels militent. Une femme féministe est touchée par le sexisme, une personne queer qui milite contre la queerphobie est touchée par celle-ci, une personne neuroatypique qui milite contre la psychophobie la subit aussi, etc. Il est donc d’autant plus difficile de séparer sa vie professionnelle et personnelle. Il pèse une charge mentale énorme sur nos épaules. En effet, on se sent investi-e-s d’une mission pour désamorcer les oppressions contre lesquelles on se bat et il est difficile de s’arrêter. On finit par les voir partout dans notre vie personnelle, dans les médias, dans notre entourage, etc.
  • Les fréquentations professionnelles : lorsqu’on milite, on fréquente dans le cadre professionnel des cercles de personnes concernées et safe, ce qu’on a rarement en dehors de ces milieux. On a donc tendance à se rapprocher facilement de ces personnes, à se confier à elles, etc. Mélanger ami-e-s/amours et collègues militant-e-s est donc de mise. Le problème, c’est qu’en cas de conflit ou de séparation, les projets militant-e-s qui sont portés par un nombre très restreint de personnes se cassent complètement la gueule.
  • L’exploitation : au nom du fait qu’on milite pour une bonne cause, les gens nous demandent de travailler gratuitement et on se laisse souvent exploiter, car on se sent investi-e-s du devoir de le faire. Pourtant, on ne doit rien à personne. On n’a pas à éduquer et à donner son temps gratuitement à n’importe qui et sous n’importe quelles conditions. D’ailleurs, outre le travail gratuit, certain-e-s acceptent tout est n’importe quoi. Par exemple : répondre à des journalistes irrespectueux ou participer à des émissions douteuses parce que ça donnerait de la visibilité à notre cause… Seulement, la visibilité à quel prix ? Au prix de propager des clichés ? De se prendre des insultes sur le plateau ? Dans un autre boulot on accepterait pas un-e prestataire ou un-e collaborateur-ice irrespectueuxe et incompétent-e… Alors pourquoi le fait-on ? Je reprends l’idée, très juste, d’un article d’AVA : la visibilité, oui, mais sous nos conditions !

 

Bref, dans le militantisme il est difficile de placer la barre entre sa vie perso et sa vie pro dans les conditions dans lesquelles on exerce. C’est un métier très précaire, tant sur le plan financier que psychologique. Cela créé un important turn over, car les gens s’épuisent. Au bout de 3-4 ans on est déjà un-e « vieuxe » dans le milieu car beaucoup ont quitté le navire en faisant des dépressions, des burn-out… La santé mentale des militant-e-s est un problème majeur, d’autant plus que les militant-e-s font déjà partie de populations marginalisées. Iels ont donc déjà plus de problèmes d’anxiété et de dépression à la base (être opprimé-e a un impact négatif sur la santé mentale), mais aussi plus de problèmes financiers (discrimination à l’embauche, etc.) alors le militantisme en « rajoute une couche » si je puis dire.

 

« Mais pourquoi est-ce que tu continues si c’est si horrible ? » allez-vous sûrement me demander. Question légitime après le tableau que j’en ai fait. Il y a malgré tout des choses qui me plaisent dans ce métier, et qui font que j’y tiens :

  • Le militantisme est un métier utile et important : oui, c’est dur psychologiquement, mais on a le sentiment de servir à quelque chose et de faire avancer les choses dans la bonne direction, contrairement à certains métiers qui n’ont pas d’intérêt propre et où les gens finissent par faire des dépressions parce qu’ils se sentent inutiles ! (Nous on fait des dépression car on se sent beaucoup trop utiles et qu’on ne tient plus le choc…)
  • L’intérêt qu’on y porte : Le militantisme peut être un sujet pour laquelle une personne porte un fort intérêt qui fait qu’elle persiste dans cette voie, et cela peut même être l’intérêt spécifique d’une personne autiste. Or, se plonger dans son intérêt spécifique est important pour le mental d’une personne autiste (ce qui ne veut pas dire qu’elle ne peut pas aussi subir les effets négatifs du militantisme sur sa santé mentale par ailleurs, entendons-nous bien, ce sont deux choses différentes).
  • Le sens de la communauté : on se rassemble entre concerné-e-s autour d’un métier important et ça crée un sens de la communauté alors qu’on est plutôt isolé-e-s dans notre vie quotidienne. Ca nous donne aussi une force, un empouvoirement en tant que personnes marginalisé-e-s.   
  • L’enrichissement personnel et intellectuel : pas l’enrichissement financier hein, soyons bien d’accord (même si j’aurais pas dit non…), mais personnel et intellectuel. Parce que ça nous donne beaucoup à penser, qu’on en apprend constamment, c’est enrichissant d’un point de vue intellectuel. On doit souvent se questionner et remettre en question des idées préconçues, des points de vue sur les dynamiques du monde, etc. On grandit avec notre militantisme. Bref, c’est très stimulant et j’ai besoin de ça personnellement.
  • La liberté professionnelle : ce métier offre quand même une grande liberté professionnelle sur les moyens employés, les contenus, l’emploi du temps. On a rarement un-e patron-ne au dessus de nous pour nous dire quoi faire et quand le faire. On est le plus souvent son propre chef et on travaille sous nos propres conditions.
  • Travailler chez soi est une vraie solution pour des personnes qui ne peuvent pas travailler en dehors de chez elles pour cause de handicap/neuroatypie ; même si le militantisme demande souvent d’avoir un autre job à côté, certaines personnes s’en sortent quand même en ne faisant que ça, grâce aux dons, aux pubs, aux produits qu’elles vendent, etc. (et parfois avec l’AAH en plus).

 

 3. Comment bien vivre son métier de militant-e

 

Je vais terminer sur quelques conseils pratiques aux militant-e-s, qui permettent de faire un effet tampon sur les points négatifs explicités en partie 2, et donc de militer plus sereinement, en s’épuisant moins. L’idée clé pour cela est de commencer par voir cela comme un vrai métier et se fixer les mêmes exigences que si c’était n’importe quel autre métier :

  • Se fixer des limites de temps claires : si vous ne travailleriez pas jusqu’à minuit dans un métier plus classique, alors ne le faites pas pour le militantisme par exemple. Se fixer des limites de temps claires évite de déborder et que le militantisme prenne toute la place sur le temps personnel. Il faut savoir faire des pauses pour recharger ses batteries, ne pas s’épuiser et vaquer à d’autres occupations ! Pour réussir cela, vous pouvez vous fixer un planning de publication comme je l’ai fait récemment (pas plus d’un article par semaine) et vous imposer les vacances scolaires. Oui, l’oppression ne prend pas de week-ends ou de vacances, mais vous êtes humain, et vous en avez besoin !
  • Ne pas accepter tout et n’importe quoi, surtout sans rémunération. Je répète : la visibilité oui, mais sous nos conditions. N’hésitez pas à dire non à un-e journaliste qui vous semble irrespectueuxe, à refuser de participer à un projet merdique, etc. Et n’acceptez pas un usage commercial de votre travail si vous n’êtes pas rémunéré-e à votre juste valeur ! Les gens n’ont pas à se faire du fric sur votre dos pendant que vous accomplissez un boulot énorme contre rien.
  • Garder une attitude professionnelle entre collègues militant-e-s. Ça n’empêche pas de sympathiser bien sûr mais il faut garder une certaine réserve avant de se faire des plans sur la comète. Sinon ce sont des projets portés par deux ou trois personnes qui se cassent la gueule à cause d’histoires personnelles et c’est bien dommage. Aussi, si votre partenaire/ami-e proche est aussi militant-e, j’y réfléchirais à deux fois avant de monter un projet ensemble si j’étais vous. Déjà parce que travailler avec ses proches c’est pas évident pour tout le monde et qu’en plus avoir la tête dans le guidon ensemble tout le temps, c’est pas forcément très sain. Il y a encore moins de limite entre le pro et le perso, on se retrouve vite à ne parler plus que de ça ensemble, à ne plus faire de pauses pour souffler…
  • Avoir des proches non-militant-e-s concerné-e-s par vos oppressions: même si on a des ami-e-s non-concerné-e-s bienveillant-e-s, iels n’auront jamais la même compréhension qu’une personne concerné-e. C’est donc aussi important d’avoir des proches concerné-e-s mais non-militant-e-s, pour se sentir compris-e et soutenu-e à 200% tout en ne retombant pas dans le piège de parler trop du militantisme ensemble et de ne faire plus que bosser ensemble…
  • Ne pas vouloir militer sur tout : il est impossible de couvrir tous les sujets, car c’est bien trop vaste. Il vaut mieux se fixer un périmètre clair de sujets à aborder, que de s’éparpiller et s’épuiser. On ne peut pas porter toutes les oppressions du monde sur nos épaules, sinon on va finir par exploser. On peut aussi se dire qu’on va toucher un peu à tout mais sans approfondir la majorité des sujets. On peut décider qu’on va faire un travail généraliste sur les oppressions ou spécialiste sur une ou deux oppressions (difficile de couvrir plus en approfondissant).  

 

En conclusion, le militantisme est un vrai métier, trop peu souvent considéré comme tel. Il demande de véritables expertises et compétences mais s’exerce dans des conditions précaires. Pour mieux vivre ce métier, il est nécessaire de commencer à le considérer comme un métier comme un autre, en se fixant des conditions de travail claires et raisonnables.

Si vous appréciez mon travail, vous pouvez me soutenir sur mon compte tipeee gratuitement en regardant un clip ou par un don ponctuel ou mensuel à partir de 1€.

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s