Culture, transidentité et changement de prénom

Le changement de prénom est un sujet majeur dans les communautés trans. Qu’en est-il des prénoms issus d’une culture spécifique et de cette transition pour les personnes trans racisées ?

 

Article court, temps de lecture estimé : 5 minutes, résumé en fin d’article (encadré jaune).

 

Définitions :

Racisé-e : une personne victime de racisme systémique, une personne qui n’est pas blanche.

Blanc-he : une personne qui n’est pas racisée. Blanc-he prend ici le sens d’une position sociale culturellement dominante et non pas simplement d’une couleur de peau. Pour cette raison les personnes issues d’une culture non-dominante mais qui ont « l’air blanc » (whitepassing) sont considérées comme racisées (certaines personnes métis, juives, etc.)

 

Affirmer son identité de genre en changeant de prénom

Bien que toutes les personnes trans ne changent pas de prénom, cela reste un élément majeur du processus de transition pour beaucoup. Le changement de prénom est considéré comme important dans la culture trans.

En effet, le prénom est le porteur indéniable d’une identité. Il est souvent le premier identificateur de soi aux autres, la façon de nous désigner et nous reconnaître en société. Lorsqu’on transitionne, on abandonne un prénom qui est socialement connoté comme le genre auquel la cisnormativité nous a assigné pour se réapproprier notre identité de genre réelle. C’est une démarche empouvoirante. Elle nous permet de nous délester de la dysphorie (mal être) que l’on peut ressentir par rapport à ce prénom si connoté d’un genre qui n’est pas le nôtre qui nous avait été donné à la naissance. Changer de prénom lorsqu’on est trans c’est affirmer son identité réelle aux yeux de tous-tes. Et cela a un effet positif majeur sur notre santé mentale.

Le nouveau prénom peut rester un prénom d’usage et n’est pas nécessairement changé légalement. Mais quand c’est le cas, c’est une forme de reconnaissance de plus qui, sans d’être nécessaire pour tous-tes, reste empouvoirante. On efface définitivement ce prénom de naissance imposé des papiers d’identité pour y mettre celui qui reflète qui l’on est vraiment.

 

Se désassimiler de la suprématie blanche en changeant de prénom

A cause de la suprématie blanche, beaucoup de personnes racisées ont été amenées à donner à leurs enfants des prénoms « de blancs », ou en tout cas des prénoms qui ne sont pas « connotés » de la culture dont iels sont issus. Ce processus d’assimilation à la culture dominante via les prénoms a été forcé par l’oppression subie. Par exemple, chez les juif-ves arrivé-e-s en France avant la seconde guerre mondiale et qui fuyaient les persécutions en Europe de l’Est, donner un prénom bien franchouillard était l’espoir de se protéger de l’antisémitisme. François et Colette, ça passait quand même mieux que Isaac ou Shoshana. Ce qui n’aura pas empêché les François et les Colette d’être déporté-e-s…

 

Un drapeau trans juif
(bandes : bleu, rose, blanc, rose, bleu + étoile de David bleue par dessus)

 

Toujours est-il que, comme tentative de survie face à la suprématie blanche, certain-e-s ont abandonné des prénoms issus de leur culture depuis une ou deux générations pour protéger leurs enfants… Aujourd’hui, les personnes trans racisées qui avaient un prénom de naissance « blanc »/ « français » /… , ont l’occasion de se réapproprier leur culture en transitionnant. Puisqu’elles changent de prénom, certaines font « d’une pierre deux coups » et adoptent un prénom traditionnel issu de leur culture. Il réside donc dans le changement de prénom de certaines personnes trans racisées un double empouvoirement, une double désassimilation : de la cisnormativité et de la suprématie blanche. Ainsi, des Pauline deviennent des Noah ou des Elijah (juste : ces prénoms ont été choisi au hasard, juste pour donner un exemple fictif parlant, mais en aucun cas je ne citerais le prénom de naissance d’une réelle personne trans !)

 

Ne pas faire d’appropriation culturelle en changeant de prénom

En revanche, on assiste aussi à un phénomène plus inquiétant : certaines personnes trans blanches adoptent des prénoms issus d’une culture qui n’est pas la leur. Cela s’appelle de l’appropriation culturelle. Les personnes racisées ont une histoire avec leur culture et portent un lourd bagage d’oppression. Pour elles, se réapproprier un prénom issu de leur culture porte une signification personnelle très particulière. De plus, affirmer sa culture par le biais d’un prénom, c’est aussi s’exposer à un risque de discrimination en devenant plus visiblement « autre » face à la suprématie blanche.

 

Un drapeau de fierté inclusif trans et racisé fait par Daniel Quasar
(drapeau arc-en-ciel + drapeau trans avec deux bandes en plus : noire et marron)

 

Or, tout cela ne concerne aucunement une personne blanche qui choisi un prénom d’une autre culture, juste parce que c’est « cool ». Elle n’a pas cette histoire culturelle, le vécu de l’oppression, le trauma intergénérationnel, l’obligation de l’assimilation, la pression pour être le plus conforme possible aux standards de la suprématie blanche… Et elle ne fera pas non plus face au même risque de discrimination en portant un prénom connoté, car même si elle pourrait éventuellement être confondue momentanément avec une personne racisée, elle a toujours l’option de s’en échapper, de s’en désengager. Il suffit de s’exclamer : « Non, non, je ne suis pas d’origine japonaise, c’est parce que j’aime les mangas ! » Son prénom sera alors juste perçu comme cool, original, exotique. Je cite les mots de cet article (Sometimes Davey wins) : « En résumé, des juif-ves aux Etats-Unis traversent beaucoup d’épreuves pour avoir des prénoms juifs. J’en veux aux mecs trans non-juifs qui choisissent, en tant qu’adultes, de prendre des prénoms qui, s’ils étaient des juif-ves, les marqueraient comme marginalisés, mais puisqu’ils ne le sont pas, ne les marquent que comme tendances/intéressants/exotiques. C’est de l’appropriation culturelle. C’est oppressif. Ça craint. »

De plus, en choisissant un prénom issu d’une culture que vous ne maitrisez pas, vous risquez de vous retrouver avec un prénom dont vous ne saisissez pas la signification réelle ! Tout comme les gens qui se font des tatouages en chinois ou en arabe parce que c’est « beau » et découvrent ensuite que ça n’a pas du tout le sens qu’ils pensaient… Ainsi, dans cet article (Sometimes Davey wins), l’auteur souligne le fait que beaucoup de personnes trans choisissent des prénoms hébreux qui sonnent neutre dans le genre en anglais mais ne le sont pas : « Certains sont des choix fréquents parce qu’ils sonnent neutres dans le genre : Aaron (cela ressemble à Erin), Jesse (Jessie) (…) Alors que, en hébreu (…) Aaron et Jesse sont très clairement genrés ; c’est seulement la traduction et la (mauvaise) prononciation qui les rends ambigus dans le genre. »

Et encore, cela pourrait être plus « grave » : et si vous vous rendiez compte que vous avez choisi le prénom d’une divinité et que vous n’avez pas le droit de le porter dans telle culture ou quelque chose dans ce gout ?

En résumé, faites attention et ne choisissez pas n’importe quel prénom, juste parce qu’il vous plait. Renseignez-vous sur sa signification, son origine, son histoire. Et si vous découvrez que ce serait de l’appropriation culturelle, alors laissez tomber. Le monde est plein de prénoms différents qui vous sont accessibles, pourquoi en choisir un qui n’est pas de votre culture ?    

 

En résumé, le prénom est un identificateur social fort, que ce soit par les marqueurs genrées ou culturels qu’il renvoie. Si changer de prénom est un acte empouvoirant pour les personnes trans en général, il peut l’être doublement pour les personnes trans racisées comme outil de désassimilation de la suprématie cis-blanche. Porter un prénom qui correspond à son genre et à sa culture est alors une affirmation de soi face à la double oppression subie (racisme et transphobie).

En revanche, les personnes trans blanches qui souhaitent adopter un prénom d’une autre culture ne devraient pas le faire car cela relève de l’appropriation culturelle. Elles ne partagent en effet pas l’histoire et l’oppression vécue par les personnes de ladite culture et le prénom n’est alors qu’un « truc cool » et exotisant.

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6 commentaires sur “Culture, transidentité et changement de prénom

  1. Je lis votre blog depuis 1h. Plein de choses intéressantes mais… Vous vous prenez quand meme sacrément la tête. Faisons donc passer le message que les Yann et Gwendoline non bretons doivent impérativement changer de prénom! Après tout c’est de l’appropriation culturelle, les bretons ayant vécu des choses que d’autres français n’ont pas vécu.
    Et les athées qui portent des prénoms cathos ? Bref calmos plein de prénoms ont des racines diverses et parler de prénoms racisés je trouve ça infiniment raciste.
    (Signé : une juive par son père, donc non juive. Devrais-je changer de prénom ?)

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    1. 1. Je considère que les juif-ves patrilinéaire sont juif-ves. 2. Breton-ne et juif-ve, c’est pas vraiment comparable à mon avis, c’est pas la même histoire, les mêmes implications. Au delà de ça, n’étant pas breton, je ne peux statuer totalement sur cette question. 3. Le catholicisme n’est pas une religion/culture minoritaire, il n’y a donc pas d’appropriation culturelle possible.

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  2. toujours interessant toutefois ce que vous reconnaissez pour le prénom « les personnes trans blanches qui souhaitent adopter un prénom d’une autre culture ne devraient pas le faire car cela relève de l’appropriation culturelle. Elles ne partagent en effet pas l’histoire et l’oppression vécue par les personnes de ladite culture et le prénom n’est alors qu’un « truc cool » et exotisant.  » vous le réfutez quand c’est les féministes radicales vis a vis des transgenres mtf… deux poids – deux mesures ou une pensée qui ne s’interdit pas les contradictions ? je ne suis absolument pas terf 😉 Dans un monde qui se mondialise ou/et dans l’histoire de l’humanité, l’echange culturel (quel qu’il soit) procède toujours d’une appropriation d’une part de cette culture en fonction de l’interet de la personne, selon moi 😉

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    1. Mais enfin… ça n’a rien à voir ??? On ne peut pas comparer le prénom et le vécu d’une femme trans, c’est juste deux sujets complètement différents… Par ailleurs non les femmes trans ne s’approprient aucunement le vécu de femme, renseignez-vous sur la socialisation des femmes trans, qui n’est pas masculine, et le construit psycho-social qu’est le genre. J’ai des articles sur le sujet d’ailleurs.
      D’autre part, il y a une différence entre appropriation et échange culturel.

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  3. Bonjour.
    Je suis non binaire. Je n’ai pas décider de changer de prénom dans l’immédiat mais je compte le faire à moyen terme.
    Je comptait choisir le prénom  » Noah  » puisque mes parents avaient décider de m’appeler  » Noam  » si j’étais assigné garçon et que je considère que  » Noah  » est sa version neutre.
    J’ai des origines diverses, notamment toute une branche de ma famille qui est juive. Cependant ces origines remontent à mon grand père (avec qui je suis très proche). Mes parents sont, eux, blancs (aux origines racisés diverses mais toujours relativement proches (parents/grands-parents)). Serais-ce de l’appropriation culturelle ?
    Mon prénom actuel (genré) est arabe, alors que mes racines arabes sont assez lointaine (arriere-grand-pere) Est-ce de l’appropriation culturelle ?

    Je n’arrive pas à comprendre l’entièreté du phénomène d’appropriation culturelle, c’est pour cela que je me permet de vous le demander.
    Merci pour votre réponse.

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    1. Bonjour, personnellement je dirais que le grand-père ça ne remonte pas si loin que ça, c’est une personne que tu connais, qui a dû te transmettre pas mal de choses. Ce n’est pas comme les gens qui découvrent avec un test ADN qu’ils seraient « 5% juifs » (ce qui n’a aucun sens) et qui décrètent du coup qu’ils le sont alors qu’ils n’ont jamais eu aucun contact avec cette culture (surtout que ces tests ADN ne sont pas forcément fiables). Du coup voilà, après je ne connais pas tous les détails de ta vie et ce n’est sûrement pas à moi de juger de ta légitimé 😉

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