La saison 6 de Brooklyn 99 nous donne une leçon de militantisme

Souvenez-vous, il n’y a pas si longtemps je vous parlais avec enthousiasme des 5 premières saisons de Brooklyn 99, l’une des seules séries grand public qui fait de la comédie inclusive et militante. Je n’ai pas été déçu par la saison 6, qui est peut-être même meilleure que les précédentes. Trois grands thèmes militants y sont présents : le féminisme, l’inclusivité queer et l’anti-racisme. Je toucherai ensuite un mot sur ce qui s’est amélioré depuis les saisons précédentes et peut l’être encore.

 

Description de l’image : tous les personnages de B99 avec Jake devant qui écarte les bras, dans la main gauche il tient des menottes et dans la main droite un yaourt.

 

  1. Le féminisme

 

L’épisode 12 de la saison 6 nous donne une grande leçon de féminisme, un exploit pour un épisode de 20 minutes d’une sitcom. Dans cet épisode, manifestement inspiré par le mouvement « me too », une employée d’une grande entreprise s’est faite agressée sexuellement par son patron. Au début, elle ne veut pas porter plainte mais Amy essaye de la convaincre de le faire. Il y a alors deux dynamiques extrêmement intéressantes.

 

[Attention, je vais spoiler tout l’épisode dans ce qui va suivre]

  

D’une part, Amy et Rosa ne sont pas d’accord sur la marche à suivre. Alors qu’Amy pense que porter plainte est la meilleure chose à faire pour punir l’agresseur et donner le courage à d’autres femmes de porter plainte en cas d’agression par la suite, Rosa pense que le processus juridique va être très éprouvant pour cette femme et qu’elle n’a aucune garantie de gagner puisqu’il s’agit de sa parole contre celle de son agresseur. De plus elle risque de perdre sa carrière. Pour cause, son entreprise lui a offert un bon paquet de fric contre son silence. Malgré les retombées positives à l’échelle systémique si l’agresseur est condamné, Rosa souligne qu’il ne faut pas oublier que la victime est un être humain et qu’il faut avoir son intérêt individuel en tête.

Ce que montre ce désaccord, c’est que quel que soit le choix des victimes dans ce type de situation, elles ne peuvent jamais gagner et il y a toujours des retombées négatives. Au final, la femme décide de porter plainte, elle perd effectivement sa carrière, mais l’agresseur est condamné et cela encourage d’autres femmes à porter plainte. C’est la fin « la moins pire ». Elle permet de prendre en compte les risques et les conséquences de se lancer dans une telle procédure judiciaire tout en représentant les retombées positives à l’échelle systémique et encourage le mouvement « me too ».    

 

D’autre part, l’implication de Jake dans cet épisode est absolument intéressante. A travers ses yeux, la narration met en scène toutes les micro-agressions dont est victime Amy au quotidien et dont il ne se rend pas compte. Il découvre à son grand désarroi que personne ne lui fait de remarque désobligeantes ou sexualisantes sur sa tenue mais qu’Amy en est victime, et il comprend pourquoi à certains moments elle était énervée sans qu’il en sache la raison. Il prend conscience de son privilège masculin tout en étant montré comme un allié qui soutient totalement Amy. Cette représentation est importante parce qu’elle montre que même un homme (cis) allié au féminisme bénéficie de son privilège masculin, qu’il le veuille ou non. Et tout cela sans diaboliser les hommes cis alliés, car je pense que cela est assez contre-productif voire carrément biphobe et transphobe (cf. l’injonction de certaines féministes cis lesbiennes à ne relationner d’aucune manière avec des hommes…)   

De plus, on observe Jake en train d’essayer de trouver sa place en tant qu’allié. Un moment donné, il ne sait pas s’il doit donner son avis dans une discussion ou pas. Bien sûr, Brooklyn 99 étant Brooklyn 99, cela est géré de façon humoristique, alors qu’il est en plein dilemme, ce qui à mon sens aide à faire passer le message. Par ailleurs, Jake a été montré de nombreuses fois dans la série comme un allié au féminisme, ça aide à voir cela comme un tout et non comme un moment ponctuel.

 

Jake : « Je suis vraiment désolé, tu étais en train de dire un argument tout à fait légitime sur l’égalité des genres. »

 

Bref, je trouve que cet épisode fait très fort en seulement 20 minutes. Bien sûr, tous les sujets féministes n’ont pas pu y être abordé, mais c’est une bonne introduction au féminisme. Je pense que la façon dont c’est fait peut toucher des personnes et faire de la sensibilisation à un large public. Notamment à des hommes qui s’identifieraient à Jake et prendraient conscience de leur privilège masculin à travers lui.

 

 2. L’inclusivité queer

 

Le personnage de Holt continue d’être représenté très justement dans sa vie d’homme gay noir.

Il y a des histoires qui tournent autour de son couple sans que le fait d’être gay ne soit aucunement un sujet ou un problème, et c’est bien d’avoir ce genre de représentation. Il existe juste en tant qu’homme gay. J’ai d’ailleurs bien apprécié l’épisode où un espion est envoyé dans le commissariat et doit draguer Holt pour arriver à ses fins. L’humour ne porte ici aucunement sur l’homosexualité en tant que telle mais sur la bizarrerie d’Holt pour qui un rendez-vous idéal est une visite dans un musée de tonneaux. Et ce qui est drôle n’est pas tellement ses goûts en soi mais plus le décalage inhérent avec l’idéal social traditionnel.

Il y a par ailleurs également des points qui se focalisent sur l’homophobie, souvent en intersection avec le racisme, sur lesquels je reviendrai. En tout cas, la série arrive à mêler ses deux aspects d’une façon très équilibrée.

 

Dans cette saison, on a également le plaisir d’avoir une Rosa hors du placard en tant que bi. On la voit pour la première fois avoir une relation avec une femme à l’écran, qui est là aussi traitée comme n’importe quelle autre relation et c’est chouette.  

Il y a simplement un épisode un peu bizarre où Rosa sort avec deux personnes en même temps, elles le découvrent et elle doit alors faire un choix. Elle demande donc de l’aide à Boyle pour faire ce choix et l’épisode tourne autour du fait qu’elle n’y arrive pas. Au premier abord, cet épisode semble limite biphobe. Mais deux éléments ont retenu mon attention : premièrement, jamais Boyle ne lui fait une seule leçon de morale, aucune remarque en rapport avec sa bisexualité, au contraire il la soutient et veut l’aider. Deuxièmement, à aucun moment de l’épisode, on ne sait le genre des deux personnes. Même à la fin quand le choix est fait, lorsqu’elle révèle que la personne choisie est une femme, on ne sait pas le genre du deuxième protagoniste. Les deux pourraient très bien être des femmes par exemple. L’épisode semble donc vouloir sortir du cliché « choisir entre un homme et une femme en tant que bi » mais simplement montrer une personne monogame qui, comme n’importe qui de n’importe quelle orientation, a du mal à choisir avec qui elle veut commencer une relation sérieuse. Car pour être honnête, les hétéros font ça tout le temps : commencer des relations pas très sérieuses simultanément et ensuite choisir une personne pour une relation sérieuse. Et à vrai dire, on ne sait pas du tout à quel stade de la relation en était Rosa, elle utilise le terme « date » qui peut simplement vouloir dire « je suis allée diner quelques fois avec ces personnes que j’ai rencontré sur Tinder » sans impliquer qu’une réelle relation a été entamée. Bref, je suis encore un peu mitigé sur cet épisode mais j’ai quand même le sentiment qu’il faut l’analyser plus en profondeur avant de le juger et le catégoriser comme forcément biphobe de manière hâtive.

 

 

 

 3. L’anti-racisme

   

L’anti-racisme est un autre thème récurrent de B99. Dans cette saison, l’arc narratif se focalise sur le nouveau commissaire  en chef, blanc, qui a obtenu le poste à la place de Holt. Celui-ci met en place des mesures racistes, comme le contrôle au faciès. Holt passe par une période de dépression parce qu’il a échoué à obtenir le poste. Il pensait que grimper les échelons petit à petit, en tant qu’homme gay noir, lui permettrait à terme de faire des changements sociaux significatifs une fois qu’il serait en haut de l’échelle. Il se rend compte qu’on lui met toujours des bâtons dans les roues et que jouer selon les règles du système ne fonctionne pas. Il décide alors de contourner les règles pour lutter contre ce nouveau commissaire raciste. Cet arc narratif montre que la politique de la respectabilité n’est pas efficace et que la plupart des droits sont obtenus en luttant.

Un thème similaire était présent dans un épisode d’une saison précédente : Terry s’était fait arrêté par un policier juste parce qu’il est noir. Terry voulait donc porter plainte, mais Holt avait refusé dans un premier temps, argumentant que grimper les échelons était la meilleure chose à faire et que cela risquait de mettre la carrière de Terry en danger. Puis il avait changé d’avis. D’ailleurs, cette résolution rejoint la conclusion de l’épisode « me too » dont je parlais précédemment.

 

Terry : Quand j’ai été arrêté l’autre jour, je n’étais pas un flic. J’étais un homme noir, un homme noir dangereux. C’était tout ce qu’il pouvait voir : une menace.

 

 

4. Ce qui s’est amélioré et peut l’être encore

 

Notons également que depuis les saisons précédentes, les problèmes de grossophobie ne se sont pas réglés.

 

En revanche, B99 a fait des progrès sur l’inclusion des personnes neuroatypiques. En effet, dans un épisode, le suspect est un patient psy décrit comme « instable ». Jake fait pourtant remarquer que les personnes neuroatypiques et ayant des troubles psy sont moins susceptibles de commettre un crime et sont plus susceptibles d’être des victimes. Il suspecte le psy, contre l’avis de Boyle, et il s’avère avoir raison. J’aurais juste aimé qu’on nous épargne le moment où Jake imite une personne ayant un trouble de dissociation de l’identité (TDI) et incarne plusieurs fausses personnalités alors qu’il fait semblant d’être un patient chez le psy. D’un côté, le TDI n’y est pas diabolisé ni montré comme dangereux, ce qui je suppose est un progrès vis-à-vis des représentations habituelles, mais c’est aussi très malaisant que ce soit une imitation par un personnage qui ne l’est pas. Au lieu de s’approprier le TDI, ça aurait été un bon moment pour qu’il parle de ses propres difficultés.

 

La saison 6 manque également de représentation pour les personnes trans, bien que la série ait mentionné son soutien aux personnes trans à plusieurs reprises par le passé.

 

Par ailleurs, j’aurais bien aimé qu’on ait un épisode sur l’antisémitisme et un épisode plus centré sur le judaisme de manière générale. Jake est un personnage juif joué par un acteur juif, ce qui est déjà assez rare pour être souligné, mais sa judéité n’est pas beaucoup mise en avant à mon humble avis. Mise à part quelques références et un flashback à sa bar mitzvah.

 

Jake est en prison. « Ok et à quel point est-il antisémite ?
La personne qui partage sa cellule répond « Moyennement » et Jake répond « Alors essayons ! »

 

On a le droit aux repas de Thanksgiving chaque saison, mais à quand une fête juive où Jake invite tous les personnages ? Je veux voir Jake et Amy organiser un Seder chez elleux !!! Y’a tellement de potentiel comique avec les personnages de la série en plus ! J’imagine Amy avec un énorme classeur pour faire une Haggadah et qui a appris toutes les étapes par cœur et au contraire Jake en mode bordélique ahah.

 

Faut que j’écrive une fanfiction maintenant XD

Du coup, c’est le moment de conclure : évidemment tout n’est pas encore parfait dans B99, mais cette 6e saison nous montre résolument une fois de plus comment il est possible de faire de la comédie grand public inclusive et militante.

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2 commentaires sur “La saison 6 de Brooklyn 99 nous donne une leçon de militantisme

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