Friends : homo- et co-parentalité

Temps de lecture estimé : 5 min.

Il y a peu, j’ai décidé de regarder la célèbre série Friends depuis le début, juste pour le fun. Et j’ai été très surpris de la qualité du traitement de l’homoparentalité et de la coparentalité dans la saison 1 et la première moitié de la 2 (je n’ai pas encore vu la suite), surtout pour l’époque (1994/1996). [Attention, je vais spoiler cette ligne narrative sur les saisons citées].

Dans le tout premier épisode, on apprend que Ross va assez mal car il vient de divorcer. C’est un coup dur pour lui, étant donné qu’il aimait encore son ex-femme, Carol. Celle-ci a fait son coming-out lesbienne et vit désormais avec sa copine Susan.

Dès l’épisode 2, Carol annonce à Ross qu’elle est enceinte de lui (cette grossesse n’étant pas prévue). Elle veut élever l’enfant avec Susan et impliquer Ross s’il le souhaite. Evidemment, cette nouvelle inattendue et les circonstances peu habituelles qui l’entourent le chamboulent. Néanmoins, il se rend à l’échographie. En attendant la gynécologue, la situation est plutôt tendue entre Susan et Ross avec Carol coincée au milieu. Ils se disputent notamment sur le choix du prénom. Ross demande pourquoi Susan a le droit de participer à ce choix, car c’est son sperme après tout, et elle lui répond « comme si c’était un exploit ». Cette réplique est intéressante car elle souligne le rôle avant tout social du parent. Or, Susan sera bel et bien une maman du bébé et est donc tout à fait légitime à participer au choix du prénom. Cette scène est également intéressante car elle montre que tout le monde cherche ses marques en tant que co-parent : c’est normal d’avoir des désaccords et des disputes. Ross est même sur le point d’abandonner l’idée d’élever cet enfant car c’est trop dur. Il s’apprête à quitter la salle lorsque la gynécologue lance l’échographie : il entend alors le cœur et revient sur ses pas, puis iels regardent l’écran, tous-tes les trois émerveillé-e-s. La fin de cette scène est émouvante et montre qu’en dépit des obstacles, iels feront tout pour cet enfant. L’épisode se conclut sur Ross qui montre l’échographie à ses amis et à sa sœur, très émue de devenir tata. La question de la structure familiale atypique passe alors au second plan et c’est le bonheur d’accueillir l’enfant qui prend le dessus.

Dans la suite de la série, la qualité de l’écriture de cette ligne narrative continuera d’être au rendez-vous.

Ross et Monica (sa sœur) discutent de la difficulté d’annoncer cette nouvelle à leurs parents conservateurs dont l’attitude est clairement désapprouvée par les personnages principaux de la série.

Carol, Susan et Ross cherchent leurs marques, ce qui mènera à des situations délicates en cours de préparation à l’accouchement. Comment se présenter aux autres parents, qui eux sont dans des couples hétéro et monogames ? Quel est le rôle de chacun-e dans l’exercice ? Le besoin de coopérer pour l’enfant prendra toujours le dessus, même si Ross et Susan ont tendance à entrer en compétition pour être cellui qui a le droit de faire telle ou telle chose.

Ross se montre parfois très ignorant des enjeux lesbiens, voire blessant, mais Susan a toujours une réplique cinglante à lui envoyer pour le remettre à sa place, et c’est assez rafraîchissant de voir cette femme queer défendre son identité. On ne peut nier que si certaines blagues dans la série sont un tantinet homophobes, il y a aussi des blagues queers drôles et bien pensées, notamment portées par le personnage de Susan.

Ross : « Vous avez beaucoup de livres sur le fait d’être lesbienne. »
Susan : « Tu sais, tu dois prendre un cours. Sinon, iels ne te laissent pas le faire. »

Le jour de l’accouchement, il y a de nouveau une dispute au sujet du prénom. Au cours de diverses péripéties, Carol finit par virer Ross et Susan de la salle de travail car iels sont trop pénibles et celleux-ci se retrouvent par mégarde enfermé-e-s dans un cagibi avec Pheobe qui tentait de calmer la dispute. Iels continuent de se prendre le chou, notamment pour savoir qui a le plus de chance. Susan lui dit que c’est lui qui a le plus de chance car il est le père alors qu’elle n’est considérée que comme la copine lesbienne. Ross lui répond que non, c’est elle qui a le plus de chance car elle habitera avec Carol et le bébé. C’est alors que Pheobe met fin à la dispute avec un commentaire inattendu : « C’est magnifique. Moi, mon père m’a abandonné, mon beau-père est en prison et ma mère est morte quand j’étais petite et cet enfant n’est même pas né qu’il a trois personnes prêtes à tout pour lui et que vous vous disputez pour savoir qui l’aime le plus. » Cette réplique est clé dans la mesure où elle souligne les bénéfices de la co-parentalité, et on se situe bien loin du stigma habituel qui voudrait que les enfants soient « maltraités » dans un pareil cadre. C’est tout le contraire : trois personnes (ou plus) pour aimer et protéger un enfant.

Susan et Ross mettent alors leurs différents de côtés et parviennent à retourner auprès de Carol puis tout le monde tombe d’accord sur le prénom : Ben. Par la suite, les relations entre Susan et Ross sont un peu plus apaisées, même si certaines difficultés restent. Ross offre à Susan et à Carol pour Noël des serviettes de bain sur lesquelles il est écrit « hers » et « hers » (au lieu du classique « hers » et « his »), ce qui est un geste assez touchant et montre qu’il s’acclimate peu à peu à sa nouvelle structure familiale. Au cours de divers épisodes, on voit Susan et Carol déposer Ben chez Ross ou venir le rechercher pour la garde alternée.

Un jour, Susan et Carol annoncent à Ross qu’elles vont se marier. Il est un peu secoué et ne compte pas venir au mariage car il serait trop dur pour lui de voir son ex-femme se remarier. Néanmoins, peu de temps avant le mariage, Carol vient trouver Ross, abattue. Elle veut annuler le mariage car elle a appris que ses parents homophobes ne viendront pas, et elle aurait voulu que son père la conduise jusqu’à l’hôtel. Ross la réconforte et lui dit alors qu’elle doit se marier, qu’elle le fait pour elle et tant pis pour ses parents s’ils n’acceptent pas. A la fin de l’épisode, c’est lui qui la conduit finalement jusqu’à l’hôtel. Ce geste est très touchant. Malgré les difficultés qu’il a à gérer ses propres émotions et les défis qu’il rencontre alors que son ex-femme se remarie, il la soutient dans sa nouvelle vie. Notons qu’il s’agit du premier mariage lesbien diffusé à la télévision américaine, que près de 32 millions de personnes ont regardé. Et même s’il n’y a pas eu de bisous entre les deux femmes, c’était déjà énorme à l’époque.

Si la série Friends est loin d’être parfaite sur tous les points et reste un produit de son époque, elle se démarque néanmoins grandement pour quelque chose qui date de 1994/1996 avec cette ligne narrative. Je dirais même qu’une histoire d’homo- et de co-parentalité de cette qualité est encore difficile à trouver dans les sitcoms y compris aujourd’hui.

Cette ligne narrative de Friends est notamment très intéressante car elle montre comment chaque parent cherche ses marques dans cette structure co-parentale comportant un couple lesbien. Elle montre les difficultés qu’il peut y avoir, la gestion des émotions, les désaccords qui sont naturels et normaux, mais aussi comment ces différents sont surmontés et comment les parents mettent tout en œuvre pour l’intérêt de l’enfant.

Toute structure familiale présente ses difficultés, mais celle-ci en présente un peu plus étant donné que peu de modèles existent et qu’elle reste atypique encore aujourd’hui. Il est donc normal d’avoir plus de mal à trouver ses marques et à ce que chacun-e soit à l’aise dans son rôle : c’est un apprentissage progressif.

Friends a donc contribué à normaliser les couples gays et les structures familiales atypiques, qui ne sont ni plus ni moins parfaites que toute structure familiale. Sans romantiser l’homo- et la co-parentalité mais sans les diaboliser non plus, la série se montre tout simplement réaliste en livrant une histoire qui sonne juste, avec ses échecs et ses réussites, avec ses défauts et ses qualités.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s