Se réapproprier ses règles

Temps de lecture estimé : 7 minutes.

Ceci est un témoignage personnel. Il existe autant de réponses que d’individus, compte tenu de la diversité des corps, des vécus et des personnalités. Je n’entends pas ici dire ce qu’il faudrait faire ou ne pas faire, mais simplement permettre à chacun-e de se poser les questions nécessaires à faire un choix éclairé qui lui convient à titre personnel.

Comme beaucoup de personnes réglées, j’étais plutôt fâché avec mes règles. C’était un truc au mieux désagréable, au pire douloureux, qui me gonflait sérieusement une fois par mois. Je me souviens de la galère pour changer mes serviettes inconfortables dans les toilettes dégueulasses du collège et du lycée (non mais sérieusement, c’est pas possible les conditions d’hygiène dans certains établissements !) Et la galère pour calculer son coup entre deux cours, la peur des fuites, etc. Sans compter les douleurs, pour lesquelles je prenais volontiers un doliprane. Vers la fin du lycée et le début de mes études, j’ai aussi été pas mal emmerdé par les symptômes prémenstruels : migraines, jambes lourdes, crampes, grande fatigue, déprime, irritabilité et j’en passe…  

Puis tout cela s’est amélioré significativement depuis quelques années. J’ai constaté plusieurs choses :

  • des règles plus courtes (4/5 jours vs 2/3 jours),
  • des règles beaucoup moins douloureuses (en général de légères contractions à peine douloureuses, et j’aime bien utiliser une bouillotte chaude sur mon ventre le jour le plus douloureux mais je n’ai pas pris de doliprane depuis un bail),
  • un syndrome prémenstruel moins marqué (notamment moins de déprime),
  • un meilleur rapport général à mes règles, que je n’ai plus vu comme une énorme contrainte mais accepté comme faisant partie intrinsèquement du fonctionnement de mon corps lorsqu’il est en bonne santé.

J’attribue tous ces changements à divers facteurs. Evidemment, l’âge joue. Il me semble normal de ne pas avoir le même cycle à 25 ans qu’à 12, puisque j’ai maintenant un corps d’adulte et que ma puberté est terminée. Cela signifie que mon cycle a pu se stabiliser petit à petit (notez par ailleurs que je n’ai jamais pris de contraception hormonale et que l’évolution de mon cycle n’a donc pas été influencée par la pilule ou autre). Mais en plus de l’âge, il y a d’autres choses qui ont joué à mon sens :

Des protections périodiques plus adaptées

Je n’en pouvais plus des serviettes et des tampons jetables. C’était très contraignant en terme de logistique (l’achat, se changer…), très inconfortable et irritant… Puis j’ai découvert la cup que j’ai utilisée pendant 2 ans et enfin les sous-vêtements périodiques (« culottes de règles ») que j’utilise depuis maintenant presque 2 ans aussi.

Ces deux types de protections périodiques m’ont permis de me réapproprier mes règles et ce pour plusieurs raisons. Elles m’ont en effet retiré beaucoup de contraintes liées aux règles : j’ai besoin de me changer moins souvent et j’ai donc moins de contraintes vis-à-vis des toilettes publiques, je n’ai pas à en racheter tous les mois, ce n’est pas irritant ni inconfortable… Bref, une libération. Rien que ça, psychologiquement, ça enlève un poids énorme. C’est une charge mentale qui s’envole. Ca m’a permis de changer de regard sur mes règles : « elles arrivent, c’est pas grave ! J’enfile juste une culotte, et hop ! »

Les tampons et les serviettes jetables m’étaient imposés depuis mes premières règles, faute d’alternatives connues à l’époque. Alors que là, j’ai vraiment fait mon choix dans un nouveau panel de possibilités. C’est ça aussi se réapproprier ses règles : pouvoir choisir ce qui nous convient au lieu de devoir porter quelque chose qui nous débecte par défaut.

D’autre part, je suis persuadé que d’avoir arrêté de porter des protections périodiques pleines de produits chimiques n’a pu que me faire du bien et a contribué à la réduction des douleurs et d’autres symptômes. En effet, la présence de ces produits chimiques toxiques dans les tampons et les serviettes jetables (ainsi que dans l’environnement) pourraient être associés à une augmentation des douleurs de règles et on suspecte également l’association de certains composés comme la dioxine au développement de l’endométriose, une maladie liée au développement anormal de tissu utérin en dehors de l’utérus (plus de recherches sont nécessaires sur ce sujet).

Voir : https://www.bustle.com/p/5-causes-of-period-pain-you-probably-didnt-know-about-8929366

5 Causes Of Period Pain You Probably Didn’t Know About

https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC2875884/

Dioxin and Endometrial Progesterone Resistance

https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/8253297

Endometriosis in rhesus monkeys (Macaca mulatta) following chronic exposure to 2,3,7,8-tetrachlorodibenzo-p-dioxin.

Une meilleure alimentation

Début 2016, je suis devenu vegan. A ce moment-là, je ne mangeais aucun simili carnés étant donné que je n’y avais pas accès dans le trou paumé dans lequel j’habitais alors. Je mangeais donc plus de légumes et de légumineuses et presque pas de nourriture industrielle, tout en ayant supprimé simultanément les produits animaux. J’ai immédiatement remarqué que mes symptômes prémenstruels étaient moindres après ce changement de régime alimentaire.

Depuis, j’ai observé que les cycles où mon alimentation était mauvaise (beaucoup de nourriture industrielle et très salée telles que chips, frites, etc.) conduisaient à des règles plus douloureuses et des symptômes prémenstruels plus accentués (notamment les jambes lourdes avec la rétention d’eau). 

Une étude de 2018 conclut en effet que « le régime alimentaire caractérisé par une haute consommation de sucres, des snacks salés, des sucreries et desserts, du thé et du café, du sel, des jus de fruits et des graisses ajoutées (…) est associé avec un risque accru de dysménorrhée [règles douloureuses] parmi les jeunes [personnes réglées]. Plus de recherches sont nécessaires dans ce domaine pour optimiser les régimes alimentaires des individus souffrant de ces problèmes. »

Voir : https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC5963185/

Major dietary patterns in relation to menstrual pain: a nested case control study

De plus, une revue systématique datant de 2019 incluant 38 articles publiés entre 1990 et 2018 conclut que « la consommation accrue de fruits et légumes en tant que sources de vitamines et minéraux, ainsi que de poissons et de lait et produits laitiers avaient des associations positives avec moins de douleurs menstruelles » (or passer à un régime vegan peut amener à consommer plus de fruits et légumes).

Voir : https://www.karger.com/Article/FullText/495408

Nutrition as a Potential Factor of Primary Dysmenorrhea: A Systematic Review of Observational Studies

Une étude de 2000, elle, conclut que « un régime végétarien pauvre en graisse était associé à (…) des réductions du poids, de la durée et l’intensité de la dysménorrhée et la durée des symptômes prémenstruels. Les effets sur les symptôsmes pourraient être dus à l’influence du régime alimentaire sur l’activité des oestrogènes. »

Voir https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/10674588

Diet and sex-hormone binding globulin, dysmenorrhea, and premenstrual symptoms

Il semblerait donc que la composition du régime alimentaire influence effectivement les symptômes prémenstruels et les douleurs liées aux règles au delà de mes observations personnelles, même si plus de recherches sont encore nécessaires pour préciser exactement dans quelle mesure. Je ne peux qu’encourager plus de publications à ce sujet, car savoir ce qui influe sur nos règles est aussi un outil de réappropriation alors que le patriarcat a trop longtemps négligé notre santé !

Une amélioration de mon état psychologique global

Au cours des dernières années, j’ai développé une relation plus saine à mon identité, mon vécu et mon corps. J’ai fait divers coming-out, adopté un mode de vie plus en accord avec moi-même, ôté certains freins psychologiques, etc. Bref, je vais globalement mieux. Vous savez ce qu’on dit : « un corps sain, dans un esprit sain ». Pour moi, il n’y a pas de doutes que mon état mental influe sur l’état de mon corps. D’ailleurs, les cycles où mes règles me font douiller pas mal (car oui, ça arrive encore de temps en temps), sont toujours liés à des mois où quelque chose de vraiment négatif a eu lieu dans ma vie, comme si mon corps cherchait à évacuer physiquement une douleur psychologique.

Là encore, plus de recherche est nécessaire sur le lien exact entre facteurs psychologiques et règles douloureuses, mais on trouve quelques pistes. Par exemple, une revue systématique de 2013 portant sur 15 études publiées entre 2002 et 2011 montrait que le stress était associé avec un risque accru de règles douloureuses (entre autres facteurs), suggérant ainsi bel et bien l’existence de facteurs psychologiques sur les douleurs menstruelles .

Voir : https://academic.oup.com/epirev/article/36/1/104/566554

The Prevalence and Risk Factors of Dysmenorrhea

J’oserai même avancer l’idée que le regard même que l’on porte sur les règles en général ne peut qu’induire une résistance psychologique qui a tendance à rendre le processus bien plus désagréable et douloureux qu’il ne pourrait l’être. En effet, la société patriarcale rend le sujet des règles tabou et nous « fâche » avec cette fonction de notre corps d’office en la dépeignant comme un truc qui craint grave. « Oulala, tu vas voir, tu vas en chier ! » Forcément, ça ne nous met pas dans de bonnes dispositions pour la suite ! On appréhende leur venue, on désespère quand elles sont là…

Ainsi, il a été pour moi nécessaire de faire le chemin mental d’accepter tout simplement mes règles comme l’expression normale de mon corps en bonne santé, et non plus comme cette « malédiction inévitable ». Bref, de faire la paix avec mon cycle menstruel.

En tant que personne trans non-binaire, cela a notamment impliqué le fait d’arrêter de considérer les règles comme « une malédiction inséparable de la condition féminine » (urk). La société cissexiste associe en effet cette fonction biologique au genre féminin, alors que des personnes non-binaires et des hommes trans vivent aussi cela tous les mois. Déconstruire cette vision cissexiste m’a donc d’autant plus permis de faire la paix avec mon corps et mes règles.

[Attention, en cas de dysphorie de genre liée aux règles, cela peut ne pas suffire (même si ça ne peut pas faire de mal dans l’absolu). Je ne propose pas cela comme une solution miracle contre la dysphorie !]

En résumé, outre l’âge, je suis en meilleure santé tant psychologiquement que physiquement : j’ai choisi des protections périodiques plus respectueuses de mes besoins m’ôtant ainsi une partie de la charge mentale liée aux règles, j’ai changé de regard sur mon cycle, j’ai une alimentation qui me convient mieux, je ne porte plus de protections périodiques pleines de produits chimiques… Tout cela m’a permis de me réapproprier mes règles et de bien mieux les vivre (encore une fois tant sur le plan mental que physique).

Je tiens à préciser encore une fois que ceci est simplement mon parcours. Il n’a pas à être le vôtre. L’important c’est que votre parcours vous convienne à vous. Même si cela implique de stopper vos règles (je pense notamment aux personnes trans par exemple). Il n’y a pas d’obligations à les accepter.

Je tiens également à préciser que des douleurs trop importantes sont anormales et devraient amener à consulter. La société a normalisé les douleurs de règles comme étant « une malédiction de la condition féminine » (re-urk), au point de ne plus écouter les personnes dont les douleurs sont trop intenses et révélatrices d’une pathologie (endométriose par exemple). Et si votre médecin ne vous prend pas au sérieux, votre droit de patient-e est d’aller voir un-e autre professionnel de santé !

Conclusion : il est important que les personnes réglées se réapproprient leurs règles pour mieux les vivre – ou mieux vivre tout court – et cela peut avoir autant de significations que d’individus. Les solutions sont multiplies et à adapter à chaque personne. Globalement, il faut :

*l’accès et le choix éclairé des protections périodiques, modes de contraceptions et traitements (y compris si cela implique de stopper ses règles) ;

*plus de recherche sur la santé des personnes réglées, savoir exactement ce qui influe les cycles et dans quelle mesure pour être capables d’agir en conséquence que ce soit sur les modes de vie ou les traitements ;

*la meilleure prise en charge des personnes présentant une pathologie liée aux règles ;

*déconstruire la vision patriarcale et cissexiste des règles ;

*arrêter de mettre des produits toxiques dans les protections jetables…

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