Comment inclure les personnes non-binaires dans les discours féministes ?

Article court, temps de lecture estimé : 4 min

 Je vois beaucoup de gens et d’organisations qui ont plus ou moins compris que les questions féministes concernaient aussi les personnes non-binaires mais qui se prennent les pieds dans le tapis sur la façon d’en parler.

Comme iels ne savent pas comment inclure les personnes non-binaires (NB) dans leur discours, on voit un peu de tout.

Par exemple, le mot femme est utilisé dans tout le texte avec un genre de post-scriptum à la fin disant « on inclut aussi les NB ». Deux problèmes majeurs avec cette façon de faire : 1. les personnes non-binaires sont invisibilisées tout au long du texte et rajouter un PS ne change rien 2. les enjeux non-binaires ne sont pas identiques et superposables aux enjeux des femmes, même s’il y a bien sûr des enjeux qui se recoupent. Mentionner les NB juste pour les mentionner mais sans parler réellement d’enjeux NB, ce n’est pas de la véritable inclusion.

Même remarque lorsqu’on lit un texte qui dit « les femmes et les personnes non-binaires » mais qu’au final le texte se centre quand même uniquement sur les femmes : la mention des NB est juste une mention sans prise en compte des enjeux NB.

Encore pire, on lit parfois « femmes et afab ». Pourtant, toutes les personnes non-binaires ne sont pas assignées filles à la naissance ! D’autre part, même pour celles qui le sont, cette formulation a des relents de terfisme à la sauce « socialisation ». Elle renvoie les personnes non-binaires à leur assignation en les réduisant à celle-ci. Pourtant, il y a bel et bien des spécificités de socialisation lorsqu’on est non-binaire. Ce n’est pas une « coquille identitaire vide », il y a un vécu. Alors oui, il y a des choses en commun en terme d’oppression entre toutes les personnes assignées filles à la naissance, on ne peut le nier, mais les spécificités non-binaires sont systématiquement oubliées et l’utilisation du terme « afab » est rarement faite de façon pertinente. Si on parle d’assignation, il faut que ça ait un sens, que ça serve un but dans le discours. Pas que ça soit juste un gloubiglouba parce qu’on sait pas trop comment parler des enjeux non-binaires donc on se décharge de ça en groupant tout le monde sous « afab ». Et encore une fois, quid des personnes non-binaires amab ?

Et alors, pour moi, le pire du pire, c’est lire des choses comme « femmes » entre guillemets ou « femmes* » avec une astérisque. Les personnes non-binaires ne sont pas des eratz de « femmes » entre guillemets, elles ne sont pas des astérisques assimilables aux femmes. Les personnes non-binaires sont non-binaires. Les inclure dans « femmes » ou « femmes* », c’est mégenrer les personnes non-binaires et passer à côté des enjeux spécifiques.

Je vous accorde cependant une chose : il n’est pas toujours facile de savoir comment inclure les personnes non-binaires et les formulations les plus adéquates. Alors concrètement, comment faire ?

1. La formulation et les enjeux dépendent de votre discours et de vos objectifs. Il y a une multiplicité d’enjeux féministes, tous ne concernent pas tout le monde. Il faut se demander quelles personnes il est pertinent d’inclure et le langage inclusif en relation avec. Par exemple, si on parle de règles, on utilisera le terme « personnes réglées ». Pas besoin de s’embourber dans des formulations foireuses : on cible vraiment les concerné-e-s. On peut éventuellement préciser que ça concerne certaines femmes, certaines personnes NB et certains hommes (trans) – cela permet plus de clarté vu que beaucoup de gens ne pensent encore qu’aux femmes au sujet des règles. On peut d’ailleurs alors soulever des spécificités dans le vécu des règles chez les personnes trans.

2. Ayez des personnes non-binaires dans votre staff, qui participent à la rédaction/conception. Ce sera le meilleur moyen de réussir à mettre en valeur les enjeux NB de la bonne façon. Rédiger un truc entre femmes (souvent toutes cis en plus), comme on le voit souvent, c’est un bon moyen par contre de se planter, même avec les meilleures intentions. Si vous ne trouvez pas de personnes non-binaires pour faire partie de votre projet, vous pouvez sûrement au moins en trouver pour une relecture par exemple (par contre, on fait pas bosser les personnes non-binaires gratuitement au « nom de la cause » si on est sur un projet commercial qui va rapporter de l’argent, la pédagogie et le job de consultant-e, c’est du vrai boulot).

Mais concrètement, il est loin d’être impossible de trouver des personnes non-binaires pour s’impliquer, si elles se sentent incluses et écoutées. Là où il sera plus difficile d’en trouver, c’est justement si d’office on sent que c’est un truc pensé entre femmes (cis) s’adressant principalement aux femmes (cis) et que la non-binarité n’est traitée que comme une astérisque (voire pire que comme une façon de se donner bonne conscience). Les gens n’auront clairement pas envie de s’investir, iels se sentiront exclu-e-s, voire dysphoriques. Et encore une fois, l’impact exclusif peut être là malgré les meilleures intentions d’inclusion (sachant déjà que les meilleures intentions ne sont pas toujours là de la part de tout le monde…)

3. Il n’est pas toujours pertinent d’inclure les personnes non-binaires. Inclure les personnes non-binaires à tout prix par volonté d’être « un-e bon-ne militant-e » même quand ça n’est pas pertinent peut faire plus de mal que de bien. Par exemple, si vous développez une application de rencontres entre femmes, spécifiquement ciblée ainsi, on se demande ce que viennent faire les personnes non-binaires là-dedans. Vouloir les inclure dans ce projet reviendrait encore une fois à les mégenrer, à les traiter comme des « meufs au fond ». Et ça c’est enbyphobe. Il est par ailleurs plutôt normal que des femmes cherchant exclusivement des femmes n’aient pas envie de tomber sur des profils non-binaires. Ça aurait été différent si l’objectif c’était de développer une application de rencontres queers par exemple. Là oui, l’inclusion des NB a du sens.

Plus généralement, la volonté d’inclusion systématique des personnes non-binaires dans ce qui cible les femmes pose problème. Il faut bien réfléchir à l’objectif, la pertinence… Je répète : les personnes non-binaires sont non-binaires, pas des « femmes au fond ».

Alors oui, il y a des personnes non-binaires dont l’identité est partiellement femme : demi-femmes, certaines personnes de genre fluide, personnes transféminines, etc. On laissera le soin à ces personnes de décider par elles-mêmes si, oui ou non, elles se sentent concernées par l’appellation « femme » et les espaces exclusivement féminins. Pour certaines personnes, leur identité partiellement femme suffira à ce qu’elles se sentent d’y participer, pour d’autres au contraire, il y a aura quand même un décalage significatif avec les femmes et elles ne souhaiteront pas y participer. Quoi qu’il en soit, ce serait une erreur d’inclure « les personnes non-binaires » en tant que groupe général dans quelque chose ciblé comme exclusivement féminin. Eventuellement, il peut sembler plus pertinent d’inclure alors « des personnes non-binaires », « certaines personnes non-binaires », qui se sentent concernées (sur la base de l’auto-détermination, pas de police du genre, merci).

Conclusion :

Le choix d’un vocabulaire et d’un discours adéquat pour inclure la non-binarité n’est pas toujours évident lorsqu’on n’est pas concerné-e, il est généralement essentiel d’avoir un regard non-binaire (ou mieux des regards non-binaires) pour ne pas commettre d’erreurs. Malheureusement, encore beaucoup de gens et d’organisations traitent la question de la non-binarité comme une simple astérisque, sans réelle inclusion, voire pire comme si les personnes non-binaires étaient « au fond des femmes ». Par ailleurs, l’inclusion à tout prix de l’ensemble des personnes non-binaires pour se donner bonne image n’est pas toujours pertinente selon les objectifs fixés.

3 commentaires sur “Comment inclure les personnes non-binaires dans les discours féministes ?

  1. Yo. Je suis NB (assigné femme à la naissance, femelle dyadique), je suis également militant féministe, et j’utilise non pas l’astérisque mais systématiquement « ID femmes » (dénomination que je pense que tu assimiles à l’astérisque, mais peut-être pas ?).

    Je suis plutôt physiquement ce la société attend d’une personne non binaire, dans le sens où j’ai un physique assez androgyne et une voix grave (je ne suis pas hormoné), ce qui fait qu’on me prend généralement pour une femme cisgenre lesbienne, soit pour un jeune garçon, soit qu’on ne sait pas trop.

    Mon expérience vécue n’est pas celle d’une femme cis, j’ai pu observer que même chez des personnes qui ne savent même pas que la transidentité existe, leur comportement vis-à-vis de moi peut ne pas être le même que vis-à-vis de femmes cis. Par exemple, du fait du confinement, je suis de retour chez ma famille qui vit à la campagne avec mon copain qui est un homme cis, dans une famille sexiste et assez empreinte des rôles traditionnels genrés. J’ai deux soeurs, à qui on va demander de prendre en charge les rôles traditionnels féminins (faire la vaisselle, tenir la maison), là où on va me demander de prendre en charge des rôles plus masculins – aller couper du bois, tondre la pelouse, aider à charrier le bois, etc. Mais pas complètement : on ne me laisse pas porter des troncs qui sont pourtant à ma portée et dans le range des poids que je peux soulever, alors que mon copain est autorisé à le faire. Je n’ai pas le droit de manier la tronçonneuse, alors que mon copain, bien plus maladroit que moi et bien moins précautionneux, peut le faire. Je suis donc traité comme une sorte d’entre-deux, dans un demi-sexisme, en quelque sorte. Mon genre n’étant pas féminin, j’ai reçu une socialisation féminine que j’ai partiellement intégrée, mais que j’ai aussi reçu différemment d’une personne de genre féminin.

    Cependant, j’ai de nombreuses expériences vécues qui sont les mêmes que celles de femmes cis, précisément parce que je suis identifié (ID) par la société comme une femme, et que j’ai malgré tout reçu une socialisation féminine qui fait que par exemple, je porte toute la charge mentale et toute la charge émotionnelle dans mon foyer et dans ma relation, qui fait que je vais être moins écouté, que je vais vivre le harcèlement de rue, le slut-shaming, etc…

    Toute mon expérience vécue n’est pas celle d’une femme cis, puisque je ne suis pas une femme cis. En revanche, j’ai de nombreuses expériences vécues qui sont les mêmes que celles de femmes cis, lorsqu’on m’identifie comme tel. De ce fait, la mention « les femmes et les personnes identifiées comme femmes / ID femmes » est pertinente pour parler d’un certain nombre d’expérience, communes à toutes les personnes vivant le sexisme (« personnes vivant le sexisme » suppose par ailleurs d’être identifié comme femme, ce qui recoupe les femmes cisgenres et transcendes, ainsi qu’une large partie des personnes non binaires*). Quand je demande une salpingectomie et que le gynécologue me répond que ça serait du gâchis et que je vais le regretter quand j’aurais trente ans c’est codé dans mes gênes de vouloir des enfants, c’est du sexisme que je vis, en tant que je suis identifié par ce gynécologue comme étant une femme – et en tant qu’il penserait certainement s’il le connaissait, que mon genre n’existe pas et qu’il est dans ma tête.

    *j’aurais tendance à dire que toutes les personnes non binaires vivent le sexisme, mais je ne peux pas parler pour tout le monde, et un ami non binaire (assigné homme à la naissance, mâle dyadique, non hormoné) avec une expression de genre très masculine m’a affirmé ne pas vivre de sexisme mais uniquement de l’embyphobie, il connait certainement mieux son expérience que moi donc je ne remets pas en question ses propos.

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    1. Oui toutes les personnes NB vivent le sexisme, et il y aura des expériences en commun avec les femmes cis dans le cas de certaines personnes NB ou dans certaines situations (gynéco etc.) MAIS le terme ID femme pose le même problème que les autres termes que j’ai cités dans l’article. Tu peux l’utiliser pour toi-même mais c’est problématique de l’appliquer à d’autres ou d’en faire un terme global.

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    2. « ce qui recoupe les femmes cisgenres et transcendes » je voulais bien entendu dire « transgenres » mais apparemment mon correcteur auto n’était pas d’accord !

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