Un cycle hormonal chez les femmes trans ?

Temps de lecture estimé : 7 min

Avertissement : ce contenu évoque les règles, les organes génitaux, la grossesse. Si ces sujets sont susceptibles de vous trigger ou de vous rendre dysphorique, lisez avec précaution ou abstenez-vous.

Un phénomène méconnu commence à faire parler de lui dans les milieux trans. Il s’agit de l’existence d’un cycle hormonal chez les femmes trans et les personnes non-binaires assignées garçons à la naissance (amab) qui sont sous traitement hormonal de substitution (THS). Alors de quoi s’agit-il ?

Les symptômes et les causes

De plus en plus de personnes concernées témoignent à ce sujet. Quelques jours par mois et de façon régulière, elles rapportent les symptômes suivants :

  • Fatigue
  • Irritabilité, mauvaise humeur
  • Tristesse
  • Nausées
  • Ballonnements
  • Problèmes intestinaux et de transit
  • Crampes intestinales
  • Seins gonflés et douloureux.

Ces symptômes rappellent fortement les symptômes du syndrome prémenstruel ou durant les règles chez les personnes réglées (= certaines femmes cis et personnes trans assignées filles à la naissance). Ils sont liés à un cycle hormonal, c’est-à-dire des variations cycliques dans les taux hormonaux. Ces fluctuations influent sur l’état physique et mental d’une personne.

Ce phénomène est peu documenté et ne fait pas encore l’objet d’une recherche scientifique sérieuse. Les mécanismes exacts sous-jacents sont donc à ce jour méconnus. Cela peut notamment surprendre qu’il existe un cycle hormonal alors que la prise des hormones est constante. Mais il semblerait que le corps régule naturellement cette prise en produisant un cycle.

En l’absence de règles chez les femmes trans et personnes non-binaires amab (écoulement de sang par le vagin), ce cycle est rendu « visible » au travers des symptômes physiques et mentaux rapportés par les personnes concernées.   

Je suppose que le nombre et l’intensité des symptômes vécus peuvent grandement varier d’une personne à l’autre (comme c’est le cas également avec les personnes réglées). Il me semble donc également possible que ces symptômes soient très discrets chez certaines personnes et que le cycle passe par conséquent inaperçu. Au contraire, d’autres personnes rapportent que cela est assez envahissant et difficile à vivre.

Pourquoi est-il important d’en parler ?

Comme je le disais précédemment, ce phénomène est très méconnu. Des personnes qui le vivent mais ne qui savent pas que leurs symptômes sont dus à ce cycle hormonal pourraient se sentir isolées ou avoir des difficultés à gérer ce moment peu agréable du mois. En parler leur permet donc de savoir que ça existe, qu’elles ne sont pas seules et s’entraider.

Par exemple, une chose toute simple que l’on peut commencer à faire une fois que l’on sait que le cycle hormonal existe est d’en faire un suivi afin de savoir quand les symptômes vont arriver. Cela permet d’anticiper, de ne pas être pris-e au dépourvu et donc de mieux le vivre. Cela permet aussi de mieux suivre sa santé : en effet, connaître son corps et son fonctionnement normal est important pour repérer d’éventuels symptômes inhabituels et inquiétants qui nécessiteraient une consultation médicale.  

De plus, témoigner sur ce sujet incitera la recherche scientifique à s’y pencher plus sérieusement. En effet, la santé des personnes trans est encore très délaissée mais il est nécessaire que la médecine acquière plus de connaissances dans ce domaine pour les soigner et les traiter correctement. Découvrir les mécanismes sous-jacents précis de ce cycle hormonal est donc important.

Il est aussi important de libérer la parole. Certaines personnes ne croient tout simplement pas que ce phénomène existe. Elles ne pensent pas qu’un corps sans ovaires et sans utérus puisse créer un cycle hormonal tel que celui-ci. Cela ne semble pourtant pas si extraordinaire, sachant que les cellules humaines ont des récepteurs pour les deux types d’hormones et que c’est la raison même pour laquelle le traitement hormonal de substitution fonctionne dans une transition médicale en reproduisant certains effets d’une puberté « classique ». Ainsi, les hommes trans sous testostérone muent, ont de la barbe qui pousse, une nouvelle répartition des graisses, etc. Au contraire, les femmes trans sous œstrogènes voient leurs seins pousser par exemple.

De plus, le nombre de témoignage existant donne des preuves empiriques de l’existence du phénomène même si on n’en connaît pas aujourd’hui tous les tenants et les aboutissants. Mais à écouter certaines personnes transphobes, les femmes trans « inventeraient » leurs symptômes… A ma connaissance, il n’y a pas de vaste conspiration du « lobby transactiviste » pour vous faire croire que les femmes trans ont la nausée une fois par mois…

Doit-on appeler cela des règles ?

Un débat persiste sur la terminologie à employer pour désigner ce phénomène et les symptômes qui l’entourent une fois par mois. Certaines personnes prennent le parti de dire cycle hormonal, d’autres d’utiliser le mot « règle », argumentant qu’il s’agit des mêmes symptômes avec « juste » un symptôme en moins, à savoir l’écoulement de sang (voir par exemple le fil Twitter de Bria qui est cité en fin de cet article).

Rappelons tout d’abord ce que l’on appelle « règles » dans le langage courant et ce qui les cause (en résumé). Une personne réglée possède un utérus qui est un muscle creux. La paroi musculaire est dite myomètre. Il existe également un tissu très riche en vaisseaux sanguins qui tapisse l’intérieur du myomètre et qui est appelé endomètre. Il permet la nidation de l’embryon si une fécondation a lieu et qu’une grossesse démarre. En revanche, en l’absence de fécondation, l’endomètre est éliminé par le vagin lors des règles. Comme il est très riche en vaisseaux sanguins, le fluide qui s’écoule nous apparaît comme du sang mais il comporte d’autres cellules.

Pour aller plus en détail, un cycle menstruel dure en moyenne 28 jours (mais c’est variable selon les gens). Il commence par le premier jour des règles avec l’élimination de l’endomètre. Puis durant la première moitié du cycle, l’endomètre se reforme et s’épaissit pour se préparer à accueillir un éventuel embryon. Vers le milieu du cycle a lieu l’ovulation : un ovocyte (voire deux pour les faux jumeaux) est expulsé d’un des deux ovaires. Les cellules qui entouraient l’ovocyte dans l’ovaire deviennent un corps jaune qui produit de la progestérone : cette hormone maintient l’endomètre et empêche l’arrivée des règles au cas où une grossesse démarrerait.

Si l’ovocyte est effectivement fécondé, l’embryon s’implantera dans l’endomètre et des mécanismes se mettront en place pour maintenir l’endomètre plus longtemps. Il n’y aura donc pas de règles durant la durée totale de la grossesse : on parle d’aménorrhée (une grossesse menée à terme dure entre 37 et 41 semaines d’aménorrhée).

En revanche, si l’ovocyte n’est pas fécondé, le corps jaune régresse et il va y avoir une chute dans la production de progestérone et c’est cela qui déclenche les règles.

Les changements hormonaux au cours du cycle menstruel sont responsables des différents symptômes physiques et mentaux au cours de celui-ci. Des symptômes prémenstruels peuvent apparaître quelques jours avant les règles ou même plus tôt, après ovulation, et continuer durant les règles (fatigue, irritabilité, mauvaise humeur, tristesse, nausées, ballonnements, problèmes intestinaux et de transit, crampes intestinales, seins gonflés et douloureux, changements de libido et bien sûr les fameuses contractions utérines qui peuvent être très douloureuses). Les symptômes et leur intensité ainsi que l’abondance et la durée des règles est variable selon les personnes.

Revenons donc à nos moutons. Peut-on considérer que le phénomène vécu par les femmes trans et personnes NB amab hormonées sont des règles avec « juste » un symptôme en moins (l’élimination de l’endomètre) ?

Il me semble quand même difficile de considérer cela comme un simple symptôme parmi d’autres. Je m’explique : l’élimination de l’endomètre entraine des conséquences physiques, médicales et socio-économiques très spécifiques. Il faut bien sûr penser aux protections périodiques, elles impliquent :

  • Le choix : serviettes, tampons, serviettes réutilisables, cup, sous-vêtements périodiques
  • La logistique complexe qui entoure la gestion des protections périodiques : Où et quand en acheter ? Où, quand et comment me changer ? Vais-je me tâcher ? Y a-t-il des WC publics avec du savon et suffisamment propre pour me changer dans des conditions d’hygiène nécessaires ? Y a-t-il une poubelle dans les toilettes ? Comment vais-je faire si ça tombe pendant les vacances à la mer ? Combien dois-je en prendre dans mon sac et ai je la place ? etc. Cette logistique occupe une charge mentale très lourde et est cause de bon nombre d’angoisses. Cette charge mentale peut se voir démultipliée en cas de règles abondantes.
  • L’investissement financier : les règles pèsent sur notre porte-monnaie car les protections périodiques constituent un vrai budget. La question est notamment très délicate pour les personnes précaires et notamment les SDF qui n’y ont pas accès.
  • La santé : la question des produits chimiques contenus dans les tampons et les serviettes très nocives pour la santé, le coton qui irrite et dessèche le vagin, le risque du syndrome du choc toxique

Au delà des protections périodiques, être réglé-e implique également :

  • Une contraception spécifique et la gestion du risque de grossesse – ou au contraire, à d’autres moments, la gestion des essais bébés et de la conduite d’une grossesse à terme avec tout ce que ça implique. Malheureusement la charge mentale de la contraception repose encore énormément aujourd’hui sur les personnes réglées et les hommes cis ne s’en soucient que peu.
  • Des risques spécifiques de santé : des maladies spécifiques existent, pour n’en citer qu’une, l’endométriose qui correspond au développement anormal de l’endomètre hors de l’utérus (dans les intestins, dans les poumons, etc.) et qui est une maladie très invalidante.
  • Un regard socio-culturel spécifique vis-à-vis de la perte de sang considéré comme tabou, sale voire impur.
  • Et par dessus le marché, se rajoutent à tout ça tous les autres symptômes suscités qui peuvent être invalidants (fatigue, humeurs, transit, nausées, etc.) Imaginez ça plus votre utérus qui se contracte et se vide de son sang et la logistique complexe qui l’entoure.

Cela fait beaucoup de spécificités socio-économico-médicales pour être considéré comme étant « juste un symptôme parmi d’autres ». Et l’idée n’est pas de dire que « c’est pire », car je sais bien que les autres symptômes sans perte de sang peuvent être très invalidants et douloureux en eux-mêmes – et puis les femmes trans et personnes NB amab ont aussi d’autres problèmes à gérer que n’ont pas les personnes assignées filles (afab) par exemple, donc en aucun cas il ne s’agit de savoir « qui souffre le plus ». Non, il s’agit simplement de reconnaître la spécificité des situations afin d’utiliser le mot « règles » à bon escient. Or, il ne me semble pas pertinent de retirer la dimension « perte de sang » aux règles, car cela retire la spécificité nécessaire de ce mot qui traduit la spécificité de la situation. Il est notamment important que le mot « règles » garde son sens actuel pour avoir des conversations claires sur le sujet, continuer de déstigmatiser les règles et œuvrer pour la santé des personnes réglées.

Aparté : C’est aussi rageant quand les personnes non-binaires afab et les hommes trans militent pour que l’on soit enfin inclus-e-s dans les discussions féministes sur les règles et qu’un article de Komitid intitulé « les règles, ce n’est pas que pour les femmes cisgenres » parait mais que le contenu évoque uniquement les femmes trans en invisibilisant totalement les personnes trans réglées… Titre modifié depuis en « les règles, ce n’est pas que pour les personnes assignées femmes à la naissance » et une précision rajoutée dans le corps de l’article sur les « personnes menstruées (femmes cis et personnes trans afab) », moins pire mais peut mieux faire… Le contenu de l’article en lui-même est plutôt correct mais sachant qu’il était en accès abonnement, la plupart des gens vont s’arrêter au titre et aux premières lignes. Avec cet exemple, on voit que cette terminologie prête à confusion et exclut les personnes trans réglées de notre combat et de nos problématiques.

Quant à l’argument selon lequel le mot « règles » ferait uniquement référence à un cycle sans parler de sang d’un point de vue purement étymologique, et bien je dirais que l’étymologie ne reflète pas toujours l’usage actuel des mots. Donc clairement, ça n’est pas un argument suffisant pour moi pour appeler ça des règles.

Pour toutes ces raisons, ma position actuelle est que le mot « règles » n’est pas approprié pour désigner ce phénomène. En revanche, j’en reviens à mon deuxième point : il est important d’en parler, même sans cette terminologie, et ne pas les désigner comme des « règles » n’amoindrit en rien le vécu des personnes concernées. Faut-il inventer un autre terme à la place ? Je ne sais pas, l’expression « cycle hormonal » semble simple et pertinente à première vue.

Je comprends tout à fait qu’utiliser le mot « règles » peut diminuer la dysphorie de certaines personnes, et à titre individuel cela n’a pas d’impact, mais à titre collectif et militant, il me semble nécessaire d’employer un vocabulaire clair et pertinent.

J’ajoute que je ne suis nullement fermé à toute discussion sur le sujet et ma position n’est pas nécessairement définitive. C’est un sujet encore très neuf, et je suis preneur de tout avis constructif. D’ailleurs, si vous trouvez des articles scientifiques nouveaux ou qui m’auraient échappé, je suis très intéressé !

Sources :

https://theestablishment.co/yes-trans-women-can-get-period-symptoms-e43a43979e8c/index.html

Trans Girl Periods. Yes, that’s right. No, I’m being serious. Just read the damn article.

https://curvyandtrans.com/p/C4BD87/cycle-dynamics/

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