Qui peut s’identifier lesbienne ? (identité lesbienne et non-binarité)

Dans le langage le plus courant, une lesbienne est une femme exclusivement attirée par les femmes. Cependant, on observe que cette définition n’est pas toujours strictement appliquée et qu’il existe un certain recoupement avec la non-binarité :

  1. certaines personnes non-binaires attirées par les femmes s’identifient lesbiennes ;
  2. certaines personnes attirées par les femmes et aussi les personnes non-binaires s’identifient lesbiennes.

L’inclusion de la non-binarité dans l’identité lesbienne pose souvent débat. On va donc passer en revue les différents points de vue opposés et tenter d’arriver à une conclusion.

Point de vue n°1 : stricte définition de l’identité lesbienne.

Selon ce premier point de vue, une lesbienne est donc une femme exclusivement attirée par les femmes comme dans la définition « de base ». Dans cette définition, les lesbiennes ne peuvent être attirées par les personnes non-binaires puisque le lesbianisme est une orientation monosexuelle/monoromantique par définition : on parle d’une attirance exclusive pour un seul genre (contrairement à la bisexualité par exemple). Le lesbianisme est également ici une identité exclusivement féminine. [J’utilise ici le mot féminine comme se rapportant aux femmes, l’identité de genre, et non l’expression de genre].

Les personnes défendant ce point de vue estiment généralement qu’il existe d’autres mots pour définir une attirance non-exclusive aux femmes et pouvant inclure les personnes non-binaires. Au contraire, lesbienne est le seul mot pouvant qualifier une attirance exclusive aux femmes, et ces personnes pensent qu’il serait préjudiciable de lui retirer cet aspect.

Exemples de mots incluant une attirance non-exclusive aux femmes :

  • Queer peut décrire une femme qui n’est pas hétéro sans plus de précision sur la nature exacte de ses attirances. A l’origine, queer était une insulte à l’encontre de la communauté LGBTQ+, ce terme a ensuite été réapproprié et porte aussi un aspect politique anti-assimilationniste à l’hégémonie cis-hétérosexuelle.
  • Saphique décrit une femme attirée par les femmes mais pas forcément exclusivement et inclut donc les femmes lesbiennes, bi, pan, etc. Certaines personnes non-binaires utilisent aussi ce terme, cela pose moins de débats que pour lesbienne car saphique est déjà un terme parapluie, plus souple, avec moins d’Histoire et de politique derrière aussi…
  • Bi peut décrire une femme attirée par plusieurs genres (deux ou plus) et peut donc décrire une femme qui est attirée par les femmes et les personnes non-binaires mais pas les hommes. L’inconvénient de ce terme dans le cas présent est qu’il est encore souvent compris comme « attirée par les femmes et les hommes », mais la communauté bi fournit un gros travail pour mieux faire connaître la diversité du spectre bi.
  • Polysexuelle/polyromantique peut décrire une femme attirée par plusieurs genres mais pas forcément tous et donc s’appliquer aussi à notre cas (à ne pas confondre avec le terme polyamoureuse qui décrit le fait de désirer plusieurs partenaires).
  • Homoflexible, qui peut décrire une femme majoritairement attirée par les femmes mais ponctuellement par un ou d’autre(s) genre(s).
  • Féminamorique : une personne non-binaire exclusivement attirée par les femmes.
  • Il existe également pléthore de termes plus rares qui ont émergé récemment : périsosexuelle/périsoromantique (personne attirée par son propre genre et les personnes non-binaires), vénusique (femme attirée par les femmes et les personnes non-binaires partiellement féminines), etc.

Tous ces termes ont leurs avantages et leurs inconvénients : les plus rares sont en général plus précis mais inconnus au bataillon (ex : vénusique), les plus fréquents ont tendance à être mieux compris mais plus vagues (ex : queer)… Dans les deux cas, ça peut compliquer la communication.

Ca dépend aussi du message qu’on veut faire passer et du contexte. Clairement, si la femme en question veut faire comprendre autour d’elle qu’elle n’est pas du tout attirée par les hommes et que le contexte fait que ce n’est pas un milieu très sensibilisé à ces questions de vocabulaire LGBT+, il faut avouer que le terme « lesbienne » sera le mieux compris et que « bisexuelle » portera à confusion. On peut aussi se demander si justement, il ne faudrait pas utiliser le mot « bisexuelle » dans ce contexte en expliquant pour que la diversité du spectre bi soit enfin mieux connue du grand public. Mais ce n’est pas non plus toujours souhaitable de se lancer dans une séance de pédagogie ! Il n’y a pas forcément de « bonne solution », ça dépendra de chaque personne et du contexte. Car le contexte militant par exemple, sera très différent d’un contexte personnel comme je viens de le décrire dans l’exemple précédent. Le contexte militant pose plus de questions sur le terme optimal à employer pour faire de la sensibilisation, revendiquer nos droits… On est aussi forcément dans un contexte où on prendra le temps de faire de la pédagogie et de définir les termes un moment ou un autre.

Point de vue n°2 : l’identité lesbienne est plus nuancée et complexe et il faut une définition plus large.

Selon ce point de vue, l’identité lesbienne n’est pas aussi simple que la définition stricte donnée ci-dessus.

Dans un précédent article, je discutais de l’affirmation de Wittig selon laquelle « les lesbiennes ne sont pas des femmes » et ce car le concept de femme n’aurait de sens que dans le régime hétérosexuel qui le définit. J’expliquais que cette affirmation était incomplète puisque certaines lesbiennes sont belles et bien des femmes et se revendiquent comme telles (je vous laisse aller lire les détails). Cependant, Wittig avait en partie raison : il y a effectivement des lesbiennes qui se désidentifient du concept de femme précisément parce qu’elles sont lesbiennes. Le fait d’être marginalisée par le régime hétérosexuel conduit ces personnes à ne pas se sentir femmes.

Si on suit cette logique (« certaines lesbiennes ne sont pas des femmes ») alors il devient clair que certaines lesbiennes seront attirées par des individus lesbiennes elles-aussi au sein de la communauté lesbienne, mais se désidentifiant du concept de femme. La question de définir le terme « lesbienne » strictement comme « une femme exclusivement attirée par les femmes » se pose donc. Peut-on pour autant dire que certaines lesbiennes sont attirées par les personnes non-binaires même si certaines lesbiennes se désidentifient du concept de femme ? En effet, il semblerait qu’un certain nombre de ces personnes s’identifient alors uniquement comme « lesbienne » qui recouvre alors leur orientation et leur rapport au genre (ceci est valable pour certaines personnes trans qui s’identifient uniquement comme « lesbienne trans » et pas « femmes trans lesbienne »). On peut se demander alors si le mot « non-binaire » s’applique vraiment à cette réalité ?

Autre question de taille : comment définir ce qu’est une lesbienne si on n’emploie plus le mot femme ?

Au delà de Wittig, on a aussi carrément des personnes non-binaires qui se définissent comme lesbiennes pour d’autres raisons. En général, c’est parce que leur genre est partiellement féminin ou parce que c’est le terme le plus connu le plus proche de leur expérience (même si leur genre n’est pas partiellement féminin). Dans cette vidéo où s’expriment des lesbiennes non-binaires, une personne avoue : « quel autre terme suis-je censé-e utiliser pour parler de mon expérience ? Il n’en existe pas. »

[Note : il en existe en fait, mais certes moins connus. Par exemple féminamorique qu’on a vu plus haut désigne une personne non-binaire exclusivement attirée par les femmes. Aussi, le mot queer peut très bien s’appliquer, mais il sera effectivement plus vague. Saphique, terme parapluie plus récent et plus malléable de ce fait, pourrait aussi éventuellement faire l’affaire et il commence à être relativement connu.]

A ce point, on peut opposer comme argument que l’étiquette lesbienne utilisée n’est alors pas totalement exacte : c’est un usage de toute évidence approché, approximatif, par rapport à la définition « stricte ». Les étiquettes doivent-elles pourtant être 100% exactes tout le temps ? Ou doivent-elles être pratiques, fonctionnelles, permettre de communiquer facilement ?

Comme dirait Yuffi de la chaîne Tipoui « En fait, je suis un peu une flexitarienne chez les lesbiennes (…) Bref, voilà, je suis une lesbienne approximative ». J’aime beaucoup cette vidéo et je vous invite à la regarder.J’avais commencé à écrire cet article il y a un bail et cette vidéo est tombée à pic pour le compléter !

Il y a également historiquement un certain nombre de personnes qui se seraient aujourd’hui probablement identifiées comme non-binaires ou trans qui ont évolué dans les communautés lesbiennes. A ce point-ci, on peut aussi opposer le fait qu’aujourd’hui il existe du vocabulaire qui permet de différencier les communautés, que la vision politique et militante a depuis lors évolué pour couvrir des besoins plus divers. On peut donc se poser la question suivante : à l’heure actuelle est-il encore pertinent que des personnes non-binaires continuent d’évoluer dans les communautés lesbiennes majoritairement composées de femmes et qui ne reflètent donc pas forcément les besoins des personnes non-binaires ni leurs vécus, voire qui peuvent causer une certaine invisibilisation des enjeux non-binaires ?

Quoiqu’il en soit, il semble difficile de réduire l’identité lesbienne à une définition simpliste. Si certaines lesbiennes ne sont pas des femmes et sont « juste lesbiennes », si certaines personnes non-binaires se définissent comme lesbiennes, alors l’idée que les lesbiennes puissent être attirées par les personnes non-binaires me semble en découler de façon réciproque. Par ailleurs, il me semble également que toute identité à ses subtilités, ses complexités, qui s’écartent un peu du modèle majoritaire pour cette identité. Et qu’il reste compliqué de séparer toutes les orientations en boîtes hermétiques, de façon dichotomique, pour cette raison. Pour ces « cas limites », il y aura toujours plusieurs étiquettes possibles, avec leurs avantages et leurs inconvénients.  

Les personnes prenant partie pour ce deuxième point de vue tendent à donner une autre définition du mot lesbienne. J’ai vu deux formulations.

1. Première formulation : « une personne qui n’est pas un homme et qui n’est pas attirée par les hommes ».

J’écarte tout de suite cette définition puisqu’elle comprend en fait les femmes et personnes non-binaires asexuelles et aromantiques dont l’existence a dû être « oubliée » lorsque cette définition a été écrite mais qui ne sont pas censée être incluses dans le mot lesbienne de toute évidence. Enfin, j’imagine que l’idée est tout de même de conserver un aspect essentiel du mot lesbienne : la présence d’une attirance pour les femmes. A moins qu’il s’agisse vraiment de dire que l’absence d’attirance pour les hommes qualifie de lesbienne même s’il n’y a pas d’attirance pour les femmes ? Et là, on part dans un autre débat, je n’irai pas sur ce terrain sinon cet article ne finira jamais !

2. Deuxième formulation : « une personne qui n’est pas un homme et qui est attirée par les personnes qui ne sont pas des hommes ».

Première réaction à la lecture : c’est un peu lourd et pas très fluide comme phrase…

Cette définition paraît critiquable sur plusieurs points : premièrement, elle définit les lesbiennes par la négative, par ce qu’elles ne sont pas. Deuxièmement, elle peut sembler très large, trop large pour le coup.

On peut se demander si cette définition ultra large s’applique réellement à ce qu’on observe en pratique. D’expérience, les personnes non-binaires transmasculines attirées par les personnes non-binaires transmasculines ne se définissent pas trop comme lesbiennes, même si ce ne sont pas des hommes. Parce que cette identité manque pas mal de pertinence pour la plupart de ces personnes-là. Le « pas des hommes » de la définition semble concerner majoritairement des personnes non-binaires du côté féminin du spectre, éventuellement neutre, soit afab pas sous T, soit amab transféminines. Donc quelque part, il y a une connexion à la matrice cis-hétérosexuelle assez indéniable.  

Pour certaines féministes lesbiennes, cette connexion à la matrice cishet a du sens car il y aurait un vécu partagé à être « perçu-e comme une femme qui relationne avec des personnes perçu-e-s comme femmes » dans l’espace public, et ce même si les individus sont en réalité non-binaires, et cela même définirait le vécu lesbien, peu importe les identités intimes. S’il y a effectivement des points communs indéniables dans le vécu de ces personnes non-binaires lesbiennes et des femmes lesbiennes au sein de l’espace public, il semble tout de même réducteur de ne considérer que cet aspect. Finalement, la non-binarité est reléguée au rang de « coquille identitaire vide » qu’on lui attribue souvent, quand même bien cela est faux. Il y a une réalité concrète, matérielle, dans le vécu non-binaire. « Perçu-e comme femme », c’est simpliste.

Dès lors, une personne non-binaire attirée par les femmes pourra trouver qu’il existe suffisamment de points communs entre son vécu et celle des femmes lesbiennes pour s’identifier ainsi, que c’est pertinent à son échelle. Mais on lit aussi beaucoup ce choix par défaut, par approximation comme on le disait plus haut. Signe que ce n’est pas toujours l’idéal.

A l’inverse, on aura des personnes non-binaires attirées par les femmes qui ne se retrouveront pas du tout dans le vécu lesbien.

Du côté des femmes cis attirées par les personnes non-binaires, on peut facilement comprendre l’attachement au mot lesbienne. La plupart ont découvert la non-binarité tardivement et leur identité s’est construite autour de la communauté lesbienne et de l’attirance pour les femmes. La question de la non-binarité leur était inconnue et ne se posait pas. Alors conserver cette identité a du sens. Même si c’est un sens approché, leur vécu pratique durant la majeure partie de la construction de leur orientation était effectivement lesbienne. Le raisonnement peut éventuellement s’appliquer similairement à des personnes afab non-binaires qui n’ont appris l’existence de la non-binarité que plus tard dans leur vie (comme quasi tout le monde à l’heure actuelle en fait, rares sont les petits enfants qui connaissent la non-binarité) et ont évolué pendant des années dans la culture lesbienne. Donc il n’y a pas qu’une question de définition papier mais aussi de construction d’identité, de vécu, de la culture dans laquelle on a évolué. Sachant que tout cela est fluide et qu’une personne se définissant comme lesbienne aujourd’hui peut changer demain (ou pas).

Donc la connexion à la matrice cishet à un sens jusqu’à un certain point et pour certaines personnes. Il ne faut pas que cela tombe non plus dans de la transphobie. Ni dans une simplification trop réductrice. Je pense que ça reste important de reconnaître que derrière le choix de se qualifier de lesbienne quand on est non-binaire ou qu’on est attiré-e par les personnes non-binaires, il y a une influence de cette matrice (à laquelle personne n’est « immunisé » finalement, on est tous-tes sous cette influence d’une manière ou d’une autre).

Un troisième point de vue est-il possible ?

On a vu que le mot lesbienne était le plus souvent défini strictement comme une identité monosexuelle, décrivant une attirance exclusive d’une femme pour les femmes et que d’autres mots permettaient de qualifier une attirance non-exclusive pour les femmes. Mais on a aussi vu que l’identité lesbienne était un peu plus nuancée que ça : le rapport au genre des lesbiennes peut s’avérer plus complexe, le vécu lesbien en rapport avec le vécu non-binaire peut s’intriquer d’une façon où les réponses toutes faites ne sont pas si simples et dépendent fortement des individus, il y a des usages approchés mais pratique en terme de communication, etc. On a tout de même vu que trouver une définition plus large était compliqué, et résultait en une définition par la négative qui était pour le coup trop large. Une telle définition faisait à mon sens « perdre le cap ».

La question que je me pose alors est la suivante : peut-on accepter que l’identité lesbienne est complexe et nuancée, comme toute identité, tout en conservant la définition « basique » qui semble à l’heure actuelle la plus parcimonieuse ? On le sait, ces définitions sur le papier n’ont pas réponse à tout et n’entrent pas dans le détail. Toutes les étiquettes ont des complexités, des usages approximatifs parfois pertinents (parfois pas), des cas particuliers… Toute identité nécessite un peu plus qu’une simple phrase de définition pour en appréhender correctement le vécu. Lesbienne ne fait pas exception.

Il est tout de même intéressant de noter que le terme lesbienne est souvent l’objet de controverses sur les vécus qu’il recouvre ou est censé recouvrir. Je n’ai pas l’impression de voir autant de débats concernant le mot « gay » par exemple.

Car historiquement le terme lesbienne est destiné à mettre en avant les femmes qui étaient invisibilisées (et le sont toujours mais moins) dans le mouvement gay et à pouvoir parler de l’intersection entre sexisme et homophobie (lesbophobie). Donc il y a une identité féminine et féministe assez forte derrière le terme, je pense, que certaines veulent défendre. Elles ont peur qu’on leur enlève quelque chose quand on vient mettre la non-binarité là-dedans : leur outil de visibilisation et de lutte. (Je résume grossièrement mais l’historique est plus complexe bien évidemment).

A l’inverse, le terme gay a toujours été plus souple, s’applique parfois aux femmes lesbiennes en anglais (a gay woman), voire comme parapluie (le mariage gay, la gay pride, même si ces emplois sont de plus en plus critiqués et qu’on préfèrera la marche des fiertés). Au final, les hommes gays sont en avant depuis le début dans le mouvement LGBT+ et n’ont pas autant besoin de (ré)affirmer leur identité. Donc au final, je crois que la majorité s’en fout pas mal que des personnes non-binaires ou des personnes attirées par les personnes non-binaires utilisent le mot gay.

En conclusion, peut-être que la meilleure façon de définir le mot lesbienne serait de conserver la définition la plus simple avec un « disclaimer » : « lesbienne : femme exclusivement attirée par les femmes – mais ce terme recouvre parfois des réalités plus complexe et concerne des personnes non-binaires ».

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