Le genre alternant : les individus qui alternent fréquemment entre se sentir homme et femme (étude)

Résumé :

Un échantillon de 73 personnes ayant un genre alternant entre homme et femme, dont 60% de personnes assignées garçon à la naissance, a été étudié (Case et. al, 2019). 20 de ces personnes ont eu une évaluation psychologique en personne.

Les résultats montrent que la plupart des personnes ressentent de la dysphorie de genre avec la présence de membres fantômes (seins, organes génitaux, parfois formes du corps). Les changements d’états de genre étaient variables selon les participant-e-s mais la majorité avaient des variations quotidiennes ou hebdomadaires, un tiers prédictibles, notamment en fonction du cycle menstruel ou de déclencheurs émotionnels tels que la colère, la peur ou le danger (déclenchant majoritairement des états masculins).

Les participant-e-s rapportent en majorité des changements cognitifs, émotionnels, d’humeurs et d’orientation sexuelle associés aux changements d’états de genre. La possibilité d’un trouble dissociatif de l’identité a été écarté à l’aide du DES (dissociation evaluation scale). Des mécanismes neurobiologiques communs pourraient néanmoins entrer en jeu.

Il y avait dans l’échantillon une plus forte prévalence de dépression majeure, bipolarité, trouble de stress post-traumatique, autisme et ambidextrie. Il n’est pas établit si les personnes ayant ces troubles ont une plus grande prédisposition à être de genre alternant ou si c’est l’enfance oppressive vécue qui les expose à développer plus de troubles (sauf l’autisme qui ne s’acquiert pas).

La prévalence d’ambidextrie et de bipolarité ainsi que le lien avec les déclencheurs de colère amène les autaires à formuler l’hypothèse d’une connectivité interhémisphérique plus forte conduisant à des switchs d’états de genre.

Les résultats de cette étude restent préliminaires et l’échantillon réduit, mais suggèrent qu’il s’agit d’un phénomène avec une base neurobiologique, et non pas un trouble psychotique. Les switchs de genre présents dans l’alternance de genre sont similaires à d’autres phénomènes cognitifs et affectifs cycliques.

Article

Dans cet article, je vais résumé une étude de Case et. al de 2019 intitulée « Alterning gender : individuals who frequently switch between feeling male and female”, autrement dit “le genre alternant : les individus qui alternent fréquemment entre se sentir homme et femme. » (lecture intégrale disponible ici : PsyArXiv Preprints | Alternating Gender: Individuals Who Frequently Switch Between Feeling Male and Female)

A ma connaissance, c’est la première et la seule étude où les caractéristiques de ces personnes ont été étudiées dans le détail, ce qui en fait un travail très intéressant. Les mêmes autaires qualifiaient ce phénomène d’ « incongruité de genre alternante » (alterning gender incongruity) dans un travail préliminaire précédent (2012). Iels ont depuis abandonné cette terminologie et l’ont remplacée par « genre alternant ».

Echantillon

Ici, l’échantillon consiste 73 étasunien-nes rapportant une alternance de genre (AG), dont 44 personnes assignées garçon à la naissance (amab), c’est-à-dire 60%. Un sondage en ligne a d’abord été fait, suivi d’un entretien et une évaluation psychologique avec 20 de ces personnes (14 amab, 6 afab). L’âge moyen était de 29 ans.

Aucun participant-e-s n’a rapporté un diagnostic d’intersexuation. Cependant, trois personnes amab ont rapporté un historique hormonal inhabituel : l’une avait eu une puberté très retardée, l’autre un retard de croissance ayant nécessité l’usage d’hormones de croissance et la dernière avait un diagnostic de testostérone basse. Un-e participant-e-s assigné-e fille à la naissance (afab) avait également un syndrome des ovaires polykystiques avec un taux de testostérone élevée.   

Dix participant-e-s sur les 73 suivaient une hormonothérapie, dans le but d’androgyniser leur corps afin de changer plus facilement de présentation genrée.

La fréquence des variations de genre était hautement disparate, de plusieurs fois par jour à plusieurs fois par an. 79% avaient des variations quotidiennes ou hebdomadaires, 39% avaient des variations prédictibles, en particulier lié au cycle menstruel chez les personnes assignées filles à la naissance (afab), ou lié à des déclencheurs émotionnels (danger, colère).

Orientation sexuelle

Certains participant-e-s ont rapporté des changements d’orientation sexuelle selon le genre.

Les 14 personnes amab interviewées étaient presque toutes plus attirées par les femmes dans un état de genre masculin. La majorité devenaient aussi plus attirée par les hommes dans un état de genre féminin (en minorité, certaines devenaient exclusivement attirées par les hommes ou à part égale entre les hommes et les femmes).

Chez les personnes afab, au contraire, l’orientation sexuelle ne changeait pas selon les états de genre pour la majorité d’entre elles (5 personnes sur 6). 4 personnes étaient bisexuelles et 1 personne exclusivement attirée par les femmes. Une personne voyait ses attirances changer en fonction de son état de genre : elle était attirée par les hommes dans un état masculin et attirée par les femmes dans un état féminin (donc ses attirances étaient homosexuelles quelque soit son état).  

Dysphorie

La plupart des participant-e-s ressentaient de la dysphorie dans l’état de genre « opposé ».

La plupart des personnes rapportaient ressentir des membres fantômes (71%), généralement liées aux seins ou aux organes génitaux, parfois à la forme globale du corps. Le phénomène serait similaire à l’expérience sensorielle vécue par les personnes amputées qui continuent de sentir des membres fantômes et non pas un produit de l’imagination des participant-e-s.

Le caractère non-désiré de ce phénomène ainsi que le fait que les membres fantômes, bien que plus souvent associé à l’état de genre correspondant, se retrouvaient parfois « coincés » dans le mauvais genre, permet d’établir que les participant-e-s n’affabulaient probablement pas.

Cycle menstruel

1 participant-e-s sur 6 avait un syndrome des ovaires polykystique (avec des hauts niveaux de testostérone), les 5 autres avaient des cycles menstruels normaux.

4 sur 5 ont rapporté des changements de genre lié à leur cycle menstruel. Avant les règles ou pendant les règles, un état de genre féminin était plus probable. Une personne a rapporté être plus susceptible de switcher à un genre masculin le jour suivant la fin de ses règles.

2 participant-e-s ont rapporté des interactions avec la contraception hormonale (passée ou présente) et les états de genre : les états masculins étaient plus susceptibles d’être présent sans contraception.

4 personnes amab ont rapporté avoir un pseudo-cycle menstruel avec des changements émotionnels et/ou d’états de genre environ une fois par mois.  

Changements cognitifs et émotionnels

Les participant-e-s rapportaient également des changements émotionnels, cognitifs et d’humeurs associés aux changements d’états de genre.

Beaucoup d’individus interviewés (55%) ont rapporté que la colère, la peur ou le danger étaient des déclencheurs (trigger) fréquents de l’état masculin.

Les états de genre féminins étaient associés en majorité au fait de pleurer plus facilement (55%), avoir une expérience émotionnelle plus riche (40%), des intérêts créatifs (40%) et plus socialiser avec ses amies femmes (25%). Les états de genre masculins étaient associés en majorité au fait d’être plus technique et analytique (40%) et à une voix plus grave (35%). Certaines personnes ont aussi rapporté l’exact opposé de tout ceci (une personne était plus analytique dans un état de genre féminin et plus créative dans un état de genre masculin ; une personne pleurait plus dans un état de genre masculin). Cela démontre que les associations ci-dessus ne sont pas systématiquement dans le sens le plus « attendu ».

Globalement les états de genre étaient associés à des différences dans la posture et la démarche (20%), la libido (20%), des changements dans la sensibilité au toucher et à la température (35%).

Ces résultats se retrouvaient dans l’échantillon plus large.

Ces changements d’états liés à l’alternance de genre rappelle certains phénomènes du trouble dissociatif de l’identité (TDI).

Dans le TDI, des traumatismes infantiles répétés ont causé une fragmentation du cerveau en plusieurs états alternatifs de conscience (alter) ou parts dissociées de conscience, qui ont chacune leur identité associée à leur propre perception, mémoire, cognition, goûts, opinions, genre, orientation… Les personnes ayant un TDI ont donc très souvent au moins un alter « du genre opposé » et des fluctuations de genre associées (mais ce n’est pas obligatoire).

Tout ceci laisserait penser qu’il existe des mécanismes neurologiques communs aux switchs de genre et aux switchs d’alters.

La possibilité que les participant-e-s aient un TDI expliquant les switchs de genre a bien été écartée. Une personne diagnostiquée avec un TDI a été écartée de l’étude ainsi que 7 personnes rapportant des amnésies liées à l’alternance de genre qui laissaient penser qu’elles pouvaient avoir un TDI. Le reste des participant-e-s ont passé une évaluation pour les troubles de l’axe 1 du DSM ainsi que la DES (dissociation evaluation scale) qui montre une forte valeur prédictive pour le diagnostic du TDI. Une personne supplémentaire a été écartée pour trouble psychotique et une pour suspicion de TDI lié à un score de DES trop élevé. Le reste des personnes avait une moyenne de DES de 9,8 ce qui est bien en deçà du seuil considéré comme alertant la possibilité d’un TDI (seuil = 30, moyenne des gens avec un TDI dans la littérature = 48). Aucun-e participant-e-s conservé dans l’étude n’avait un score de DES supérieur à 30. Les participant-e-s restant avaient donc bien des switchs de genre non lié à des switchs d’alters.

D’ailleurs, note à part, les personnes trans ont un score de DES plus élevé que la moyenne car la dysphorie de genre a des caractéristiques dissociatives (ne pas se reconnaître dans le miroir, être détaché de son corps, c’est une forme de dépersonnalisation, qui fait partie des symptômes dissociatifs). (Kersting et. al, 2003)

Troubles psy et autres particularités

Sans grande surprise, la prévalence des troubles psy suivants dans l’échantillon étaient plus élevés que dans la population générale : dépression majeure, bipolarité, trouble de stress post-traumatique, et autisme. Ces troubles sont déjà plus prévalents dans la population transgenre de façon générale. Il n’est pas établit si les personnes ayant ces troubles ont une plus grande prédisposition à l’AG ou si c’est l’enfance oppressive vécue qui les expose à développer plus de troubles (sauf l’autisme évidemment, qui ne se développe pas suite à une enfance difficile puisqu’on nait avec, mais on sait que les personnes autistes sont plus souvent transgenres que la population générale, probablement à cause de différences neurobiologiques).

Il y avait aussi plus d’ambidextres.

Hypothèses neurobiologiques

La prévalence plus élevés d’ambidextrie et de bipolarité amène les autaires à formuler l’hypothèse suivante : les alternances de genre seraient dues à une connectivité interhémisphérique anormale (une alternance hémisphérique plus forte). Le fait que la colère déclenche un état masculin est un autre indice qui soutient cette hypothèse, car la colère est liée à une activation asymétrique des hémisphères.

Une autre hypothèse demeure cependant. Le cerveau est une mosaïque de caractéristiques mâles et femelles (étude de Joel, 2011). Différentes régions du cerveau répondent différemment à des signaux spécifique au sexe, y compris les hormones. La question est donc la suivante : est-ce que de tels changements peuvent arriver si fort et si rapidement que cela cause une alternance de genre ?  

D’autres possibilités pouvant causer des différences de sexe régionales dans le cerveau sont le mosaïsme (quand une cellule reçoit une proportion différente de chaque chromosome) ou le micro-chimérisme (quand un fœtus échange des cellules avec sa mère).  

L’alternance de genre pourrait aussi être liée à la bipolarité avec des éléments génétiques communs.

Conclusion

Les résultats de cette étude restent préliminaires et l’échantillon réduit, mais suggèrent qu’il s’agit d’un phénomène avec une base neurobiologique, et non pas un trouble psychotique. Les switchs de genre présents dans l’alternance de genre sont similaires à d’autres phénomènes cognitifs et affectifs cycliques.

Dans le futur, il sera nécessaire d’investiguer le fonctionnement neurologique des personnes ayant une alternance de genre, par exemple avec des techniques d’imageries cérébrales.  

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2 commentaires sur “Le genre alternant : les individus qui alternent fréquemment entre se sentir homme et femme (étude)

  1. Salut
    L’étude est intéressante.
    Et je note qu’une base neurobiologique est proposée comme explication, j’espère que d’autres études confirmeront la théorie neurobiologique.
    À la base je suis un garçon gay et cisgenre, enfin j’ai parfois des doutes d’être cisgenre et je suis encore des questionnements.
    Moi quand je ressens l’envie ou le fantasme d’être une femme, mon orientation sexuelle semble changer du même coup, je ne conçois que des relations sexuelles avec des femmes si je devenais une femme, comme si je ressentais le besoin impérieux de rester dans le spectre de l’homosexualité quel que soit le genre ressenti (garçon ou fille ), que je ne suis jamais arrivé à expliquer.
    Merci pour le partage.

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  2. En tout cas je ne sais pas si je fais du switch de genre. Je ne suis pas encore arrivé à savoir quand j’ai envie d’être une femme si c’est juste du fantasme, mais je suis comme l’une des personnes de l’échantillon je suis gay quand je suis un homme et lesbienne quand je suis une femme dans mes fantasmes.
    Ps : quand j’étais enfant j’ai vécu dans un environnement familial très dur et j’ai plusieurs stress post traumatiques liées à l’enfance dont j’essaie de me débarrasser en psychothérapie.
    J’en parle parce que je vois que des gens de l’échantillon ont subi des stress post traumatiques.

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